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Labo Arts & Techs

Travailleurs invisibles, la face cachée de l'IA

Publié le 17/11/2020

Omniprésents mais invisibles, les « petites mains » du Web font tourner les réseaux et les IA. Une foule silencieuse qui interroge notre relation au travail et au numérique. En introduction de la table ronde “Travailleurs invisibles du numérique” qui a lieu jeudi 03 décembre à 19h (gratuit - en ligne), un état des lieux du digital labor.

Ils seraient près de 100 millions dans le monde. Sur tous les continents, les ouvriers invisibles de l'économie numérique s'activent derrière leurs écrans pour répondre aux demandes croissantes des géants du Net. Car pour entraîner leurs intelligences artificielles, ces derniers ont certes besoin de haute technologie, mais surtout de vases communicants : d'un côté, les big data fournies gracieusement et à leur insu par les internautes lors de leurs flâneries digitales. De l'autre, des petites mains pour les traiter.

C'est ainsi que pour quelques centimes d'euros, des milliers de micro-travailleurs épluchent nos interactions sur les réseaux sociaux, évaluent des publicités sur Facebook ou apprennent à un Captcha comment distinguer un chien d'une borne à incendie. Plus dérangeant, ils sont les oreilles indiscrètes qui écoutent nos conversations pour entraîner la voix de Cortana, l'assistante personnelle virtuelle de Microsoft ou donner de la pertinence aux réponses d'Alexa, celle d'Amazon.

Jeu, canular et autres illusions

Pour gérer ces masses colossales de données, les plateformes dédiées au micro-travail explosent, quitte à se transformer en usines à trolls en Russie ou en fermes d'élevage pour IA en Asie.
 


Le siège de la « Internet Research Agency » à Saint-Pétersbourg, l'usine à trolls russe accusée d'avoir manipulé les élections américaines.
Crédit : Charles Maynes - Voice of America, domaine public
 

Avec plus de 500.000 micro-travailleurs à son actif, la plateforme Mechanical Turk créée dès 2005 par Amazon en est sans doute l'avatar le plus célèbre. Non sans une certaine forme d'ironie - de cynisme diraient certains - elle emprunte son nom au retentissant canular du Turc mécanique, un automate joueur d'échec factice qui a dupé toute l'Europe de la fin du XVIIIème siècle avec son mécanisme in fine manipulé par un humain. Son équivalent français Wirk affiche 50.000 contributeurs et a même dû fermer ses inscriptions. Selon une étude, ces plateformes regrouperaient plus de 250.000 micro-travailleurs « occasionnels » rien qu'en France.
 


Reconstitution du Turc mécanique créé par Wolfgang von Kempelen  en 1770, qui dupera aussi bien Napoléon Bonaparte que Benjamin Franklin.
Crédit : Joseph Racknitz — Humboldt University Library, domaine public 
 

A la manière de l'ancestral Turc mécanique, certaines interactions homme-IA animées par les micro-travailleurs prennent parfois des formes déconcertantes. Et lorsqu'un humain se cache derrière un chatbot, le résultat peut s'avérer absurde, comme chez GoButler où les employés faisaient les 3/8 pour se relayer et répondre aux demandes des utilisateurs. Lorsque les artistes et les designers s'en mêlent, le chatbot peut même devenir un imposteur comme avec le jeu japonais Artificial Intelligence Werewolf.
 

Back to the future

Répétitivité et déshumanisation des tâches, travail peu qualifié dont on ne connaît ni l'objectif, ni le client, isolement de ces myriades de micro-travailleurs invisibles derrière leur écran, souvent précaires et dépourvus de protection sociale... Les conséquences de cette « ubérisation » de l'économie numérique à l'ère du digital labor restent difficile à évaluer, même si le retour à un tâcheronnage que l'on pensait périmé rebat les cartes du capitalisme de l'information et des relations de l'homme au travail.
 


Crédit : Domaine public


Au-delà de la monétisation à grande échelle de nos activités sur le web, ces plateformes peuvent également servir de passerelles à la prolifération de contenus viraux et à la circulation de fausses informations. Une véritable industrie de la post-vérité pilotée à partir des fourmilières à clics mises en lumière par le scandale Cambridge Analytica et le vote du Brexit. Ou comment faire vaciller le bon déroulement d'un processus démocratique pour le confort d'une pub personnalisée.

Article écrit par Carine Claude

JEU 03 DÉC - 19H00   
TABLE RONDE « Travailleurs invisibles du numérique »

En ligne

Avec la massification des usages numériques, nos gestes du quotidien sont devenus une matière première qui alimente, souvent à notre insu, la puissance de feu des géants du Net. Dans les coulisses, des myriades de micro-travailleurs entraînent des IA, animent des chatbots. Invisibles mais omniprésentes, ces tâches répétitives et précaires interrogent en profondeur les mutations du travail et nos relations au numérique. Comment les internautes produisent-ils de la valeur sous couvert de divertissement et de services ? Comment notre dépendance aux GAFAM alimente-t-elle de nouvelles formes d'exploitation du travail ? Le design peut-il penser des alternatives ? Autant de questions qui seront évoquées par les artistes, chercheurs et designers invités lors d'une séance de keynotes suivie par une table-ronde ouverte aux discussions avec le public.

Gratuit (inscription conseillée)  
+ infos

cycle "vivre avec les algorithmes" : interview d'Estelle Hary sur les liens entre humains et algorithmes

Publié le 16/11/2020

En décembre 2020 le Labo Arts & Techs propose un cycle intitulé "Vivre avec les algorithmes", dont la programmation a été co-construite avec Estelle Hary, designer et doctorante, spécialisée dans les liens entre design et algorithme. Elle revient dans cette interview sur le choix de replacer l’humain au coeur des réflexions concernant les algorithmes et d'aborder, au long de ce cycle, les relations actuelles et futures entre humains et algorithmes. 

cycle algorithme



Qu’est-ce qui vous a amenée à vous intéresser aux algorithmes ? 

Partout mais invisibles, les algorithmes me paraissent être un objet soigneusement caché, alors qu’en vue de leurs enjeux, il y aurait tout intérêt à les mettre plus en lumière et en débat. Je pense que des pratiques de design peuvent se développer pour justement permettre cela. À titre personnel, je m’intéresse surtout à deux approches par le design des algorithmes.
La première, dans la continuité de projets comme Utop/Dystop(IA) menés au sein du studio Design Friction, est celui des imaginaires que nous entretenons avec cette technologie, et comment, par le design fiction, nous pouvons les questionner et les ouvrir.
La seconde s’intéresse aux modes de conception et de mise en place des algorithmes dans nos quotidiens pour permettre une reprise en main du déploiement de ces technologies par les individus et les communautés.
 

Comment avez-vous construit le cycle “Vivre avec les algorithmes” ? Pourquoi avoir choisi un axe social (relations entre humains et algorithmes) ? 

Les algorithmes et les problèmes qui les sous-tendent sont souvent pris sous un angle purement technique sans nécessairement les remettre dans leurs contextes social et culturel. Cela invisibilise toutes les formes d’interventions humaines dans la construction des algorithmes, de leur conception à leur fonctionnement quotidien, ce qui participe à les rendre indiscutables. 
 


Ce cycle cherche donc à remettre l’humain au coeur des réflexions concernant les algorithmes et à ouvrir les discussions sur l’impact sociétal de cette technologie. À ce titre, trois pistes sont apparues particulièrement pertinentes.Tout d’abord, celle du travail amène autant la question de la relation au travail que celle de la collaboration avec des systèmes algorithmiques. Cela a soulevé le point de la transparence et de l’intelligibilité des algorithmes, car bien souvent ceux-ci sont incompréhensibles de la part de leurs usagers, et parfois même de celle de leurs concepteurs. Il est intéressant d’observer les pratiques de transparence émergentes, allant d’approches très normatives, comme la législation garantissant des principes de transparence, à des approches plus empiriques et collectives, avec des formes de résistance et de manipulation des algorithmes basées sur l’observation de leur manifestation dans le quotidien. Ces formes de subversion soulèvent alors la question des rapports alternatifs que l’on peut développer avec les algorithmes, par la pratique, mais aussi, ce qui sera exploré en particulier dans le troisième temps du cycle, par les imaginaires. 

Ce cycle cherche à remettre l’humain au coeur des réflexions concernant les algorithmes et à ouvrir les discussions sur l’impact sociétal de cette technologie.

Aborder les algorithmes pendant la crise sanitaire actuelle est d’autant plus percutant, qu’est-ce que cette période révèle de notre façon d’exploiter les algorithmes ? 

D’un côté, cela met en lumière une pensée bien particulière considérant qu’insérer toujours plus de technologies équivaut au terme progrès. Ainsi, plus des réponses technologiques sont apportées à tout type de problème, mieux c’est. C’est ce que le chercheur Evgeny Morozov appelle le solutionnisme technologique, et ce que Sean Martin McDonald a plus récemment décrit comme un théâtre technologique, où des solutions technologiques sont mises en place pour donner l’impression que les problèmes sont gérés sans pour autant vraiment le faire.
 

  


De l’autre, la crise actuelle a révélé la limite des algorithmes. Alors qu’une partie des algorithmes développés actuellement sont conçus pour permettre de « prédire » l’avenir, voir, comme le note les philosophes Antoinette Rouvroy et Thomas Berns, de le faire advenir avant qu’il ne se produise grâce à l’acte de prédiction en tant que tel, et par extension aider à réduire l’incertitude, on s’est rendu compte qu’ils n’ont pas été très utiles face à la crise sanitaire. Ceci n’est pas très étonnant. De nombreux chercheurs, comme Dominique Cardon, ont souligné la capacité des algorithmes à observer et révéler les patterns réguliers de la réalité. Cela est possible seulement lorsque des données existent et sont accessibles. Dans le cas de la crise sanitaire, les données n’étaient pas là, et aucun algorithme ne pouvait vraisemblablement venir à l’aide au début de la crise, et même maintenant cela reste à démontrer. 
 

D’après-vous, les algorithmes peuvent-ils nous aider à sortir de la crise et à réinventer des modèles sociaux, ou au contraire, peuvent-ils nous freiner, nous dévier dans notre quête au progrès ?  

En l’état actuel, il est difficile de penser que les algorithmes vont nous aider à tout résoudre, notamment à cause des éléments décrits précédemment. En effet, si l’on considère que mettre en place un algorithme résout tout, alors on n’ira jamais remettre en question le système culturel et social sur lequel il repose et qu’il l’a construit. Au contraire, il risque de renforcer les modes de fonctionnement du système comme on put le démontrer des chercheuses comme Cathy O’Neil ou Ruha Benjamin. On est très loin d’une réinvention des modèles sociaux dans cette perspective, mais plus d’une automatisation des modes d’existence présents sans les remettre en question.
 

Finalement, l'algorithme a-t-il de beaux jours devant lui ? 

Les algorithmes nous accompagnent depuis l’Antiquité, il est difficile d’imaginer qu’ils vont soudainement disparaître. Aujourd’hui se dessine de réels enjeux de gouvernance de ces technologies qui demande à les aborder de façon critique : pourquoi, pour qui et comment voulons-nous les implémenter ? Le designer Matthieu Cherubini a proposé une exploration intéressante des enjeux éthiques de conception d’algorithmes de voiture autonomes qui révélait l’importance de la réponse à ces questions dans les décisions finales prises par l’algorithme.

 

Estelle Hary est designer et doctorante en design au sein du RMIT University et affiliée au Centre de recherche en design (ENS Paris-Saclay / ENSCI - Les Ateliers) travaillant sur les liens entre design et algorithmes. Elle travaille également au sein de la CNIL et a co-fondé le studio Design Friction qui explore des futurs possibles afin de mieux comprendre les problématiques d'aujourd'hui liées aux technologies. 
Avec le Labo Arts & Techs de Stereolux, elle a co-construit le cycle "Vivre les algorithmes"
 

L'art sans artiste ? Impact de la crise sanitaire sur les arts numériques

Publié le 09/11/2020

Alors que la crise sanitaire semble favoriser l’usage des technologies digitales, la mise en place de restrictions attenantes participe à l’érosion des valeurs essentielles de la culture. D’un autre côté, confinement et mesures de distanciation ont distendu les rapports qu’entretiennent les arts et le spectacle avec leur public. Stoppé dans son élan par l’annulation des festivals, le report de résidences, de répétitions et de diffusions, tout le secteur se trouve fragilisé. Qu’en est-il cependant des pratiques artistiques numériques et de leurs acteurs ? Ont-ils été favorisés durant cette période par une connectivité accrue et l’usage de technologies dites “dématérialisées” ? L’usage de médias numériques favorise-il la création et la diffusion dans un monde en crise ? Quelques réponses…

Par Maxence Grugier

Article rédigé en partenariat avec le Laboratoire Arts & Technologies de Stereolux


De l’avis de certains observateurs, il n’y aurait pas plus désincarnés que les arts numériques. Un point de vue régulièrement remis en question par l’omniprésence de matériel, hardware et machines bien réelles qui occupent le champ de la création digitale depuis ses débuts. Reste qu’une connectivité accrue et la possibilité d’échanger, de collaborer et de créer ensemble au quotidien dans l’espace abstrait de l’informatique en réseau, allié à l’usage de technologies de calcul et de création permettant le partage à distance en temps réel, s’avèrent certainement propices à une certaine agilité. Une caractéristique difficile à reproduire dans des disciplines nécessitant la présence de ses participants dans un même espace, comme c’est le cas pour la plupart des disciplines du spectacle vivant. Pour autant, les arts numériques sont – et ont toujours été – pluriels ; et s’ils utilisent des machines, ces acteurs investissent également des domaines et des pratiques diverses et variées comme la danse, le théâtre, la performance ou les musiques live, qui exigent également de travailler en mode présentiel. De ce point de vue, les artistes du numérique, comme les autres, ont parfois à souffrir de l’éloignement et de la nécessité de travailler à distance ; d’autant que ce domaine doit faire face à d’autres difficultés – techniques celles-là – telles que les inévitables problèmes de connexion, l’obligation de mise à jour ou les fastidieuses lenteurs de calculs nécessaires à l’élaboration de certains dispositifs. Reste que l’usage des technologies distancielles par essence, telles que les tablettes, le smartphone ou la vidéo en ligne, permet, parfois, de pallier certaines difficultés ou de proposer une alternative à l’immobilisation générale.

Beauty, 1993 de Olafur Eliasson, 2017, Montréal - Photo © Maxence Grugier

Repenser l’art en crise

Comment produire et diffuser de l’art et du spectacle dans un monde en crise, alors qu’une bonne partie des activités de la filière culturelle s’est mise en pause ? Avec la fermeture des salles des arts de la scène, ce sont non seulement les performances publiques mais aussi les répétitions qui sont devenues impossibles. À partir du mois de mars 2020, la plupart des institutions culturelles a fermé ses portes indéfiniment ou réduit drastiquement ses services. Les annulations et reports de festivals, d’expositions, d’événements et de performances pénalisent tout un secteur comptant des sociétés de production et d’accompagnement, mais aussi des équipes sur le terrain, des techniciens et des prestataires. Dans les musées, en studios comme à la scène, tous ont dû revoir leurs stratégies et leurs plannings. Cette situation inédite génère des points de vue opposés. “How can we think of art at a time like this ?”(1) (“Comment penser à l’art à une époque comme celle-ci ?”), s’interrogent par exemple les commissaires d’exposition Barbara Pollack et Anne Verhallen dans un article pour Vice, tandis que la dramaturge Emma Dante, qui devait faire l’actualité cet été en Avignon (et à Cannes pour son film Les sœurs Macaluso) déclare au contraire : “Ce virus ne va pas changer mon être d’artiste”. Pour Mami Kataoka, directrice du Musée Mori à Tokyo (également présidente du conseil du CINAM – Comité international des musées et collections d'arts modernes), “les responsables des institutions culturelles doivent se pencher sur la gestion des musées à long terme car cette situation perdurera”. Dans une interview pour le magazine Studio International(2), elle explique comment son musée a rapidement optimisé sa présence en ligne, avec l’ouverture du Mori Museum Digital, et comment l’usage des médias sociaux pendant la pandémie a imposé de nouvelles exigences : “Alors que la présence en ligne devient une plate-forme importante pour les institutions artistiques, nous veillerons à ce que la qualité du contenu soit aussi élevée que les expositions organisées existantes”. Si faire de l’art avec les artistes relève de l’ordre naturel des choses, faire sans eux présente d’autres défis. Dans un entretien (toujours pour Studio International), Yuko Hasegawa, directrice artistique du Musée d’art contemporain de Tokyo, raconte par exemple qu’elle a dû construire une rétrospective autour du travail d’Olafur Eliasson sans la présence de l’artiste(3) ! Eliasson, dont l’œuvre s’organise autour de la présence/absence de l’humain et d’un souci pour l’environnement, doit d’ailleurs se sentir particulièrement préoccupé à l’heure actuelle.

Space Dances aux Subsistances - Photo © Laure Birembaut

Des solutions alternatives

Comme une réponse à cette période floue et anxiogène, des services innovants et des efforts intensifs ont en effet été déployés ces derniers mois pour fournir des prestations alternatives et/ou supplémentaires en utilisant les plates-formes numériques mondialement connues que sont YouTube, Zoom, Vimeo ou Twitch, ainsi que les différents réseaux sociaux tels que Facebook, Twitter, Instagram ou même TikTok. Le fait qu’autant d’institutions publiques aient recours à ces services, des produits proposés par des entités privées – mais offerts gratuitement (en échange de nos données) – peut troubler ou sembler étrange. Ils se sont cependant avérés utiles durant la crise, permettant de maintenir au minimum les activités essentielles pour les acteurs du champ culturel que sont le partage, la communication, les rencontres (virtuelles ici) et la discussion, en restant connectés les uns aux autres et en partageant des stratégies permettant de repenser l’art et le spectacle en temps de pandémie. À l’exemple du CINARS (organisme à but non lucratif ayant pour mission de favoriser et soutenir l’exportation des arts de la scène au Canada) qui réunissait le 17 juin dernier(4) près d’une vingtaine de professionnels : chorégraphes, metteur.euse.s en scène, directeur.trice.s artistiques, directeur.trice.s et programmateur.trice.s issue.e.s d’organisme internationaux aussi variés que La Place des Arts (Canada), le Festival Internacional Cervantino (Mexique), le FringeArts (USA), le SiDance Festival (Corée), l’OperaEstate Festival (Italie) ou la Scène nationale La Comète (France) au cours d’un webinaire pluridisciplinaire où chacun partageait points de vue et stratégies afin de remédier aux problématiques inédites générées par cette période exceptionnelle. Là encore, la communication reste au cœur de l’actualité pour continuer de faire vivre la création et son écosystème.

L’art à distance

“Quelles stratégies créatives et formats alternatifs sont envisageables face à une mobilité restreinte ? Quel rôle la technologie est-elle susceptible de jouer dans ce contexte et quels réseaux culturels et sociaux sont pertinents ?”

Certains organismes ont par ailleurs très rapidement rebondi, proposant aux artistes de créer en fonction des modalités de restrictions imposées par la crise sanitaire. C’est le cas de Pro-Helvetia, un organisme qui soutient et diffuse l'art et la culture suisses à l’international comme au national, qui dès le mois d’avril 2020 lançait son appel à projet Close Distance. Le titre et la thématique du projet, “Nouveaux formats recherchés”, dit tout des préoccupations des institutions culturelles internationales. Dans ce cadre, l’appel pose d’ailleurs des questions importantes qui résument également très bien l’importance des technologies du numérique dans cette crise : “Quelles stratégies créatives et formats alternatifs sont envisageables face à une mobilité restreinte ? Quel rôle la technologie est-elle susceptible de jouer dans ce contexte et quels réseaux culturels et sociaux sont pertinents ?”. Pour autant ce sont toutes les disciplines artistiques qui sont encouragées : design, médias interactifs, littérature, musique, danse, théâtre, arts visuels et projets interdisciplinaires. L’organisme explique également rechercher “des projets qui initient ou intensifient de nouveaux formats dans le contexte actuel de mobilité réduite”. Une évidence tant les nouveaux formats de réflexion, les réseaux, les plates-formes ainsi que les collaborations artistiques expérimentales présentent bien évidemment un intérêt tout particulier dans une époque bouleversée. Pour autant, il ne s’agit pas uniquement de produire de l’art “pour le temps présent” puisqu’il est également précisé que “la priorité sera accordée aux projets susceptibles de perdurer au-delà de la crise du Coronavirus et visant à repenser la mobilité à long terme”. Une quête de pérennité qui suppose une vision à long terme à la fois rassurante et sinistre, des possibles répercussions de ce que pourrait être “le monde d’après” dans le cadre de la production culturelle.

Nouveaux formats

Pour les festivals et événements, la situation s’avère également compliquée. Alors que le fameux Festival Scopitone (pionnier des manifestations d’arts numériques en France) annonçait en mars l’annulation de son événement, le Festival Maintenant à Rennes, qui se tiendra du 2 au 11 octobre 2020, annonce de son côté une édition maintenue mais “singulière”. Pour son anniversaire (la manifestation fête ses vingt ans cette année), les responsables doivent prendre en compte “les restrictions qui impactent la capacité d’accueil et les incertitudes concernant la mobilité internationale des artistes”. Un climat qui oblige à s’adapter continuellement et à collaborer au plus près avec les artistes, mais aussi avec les partenaires et les collectivités. “Maintenant sera hybride”, annonce le Festival. “Nous explorons de nouvelles expériences à vivre dans différents univers, afin d’y présenter créations, performances et conférences.” Quels seront ces nouveaux formats ? Ce pourrait être des “spectacles par téléphone” comme le proposait en juillet dernier le Théâtre de l’Hexagone, haut lieu des expériences art-science et arts numériques à Grenoble ? L’équipe des relations avec le public offrant des spectacles de vingt minutes sur le thème de la pandémie. Ou encore la possibilité de se connecter en direct à divers lieux de création comme le Dômesicle en ligne de la SAT (Société des arts technologiques de Montréal) ? La Satosphère offrant des concerts et DJ set en direct dans l’environnement exceptionnel de son dôme multimédia. De son côté, le Nabi Center de Seoul proposait tout l’été la visite virtuelle de ses œuvres ainsi que des rencontres en ligne autour de différents thèmes des arts numériques (AI + culture : code, compose, play, Art & creativity : variations of creativity, ...).

La crise, vecteur d’inspiration

Pour autant, tout n’est pas sombre et la crise actuelle, en plus d’inspirer des alternatives, peut être aussi l’occasion d’une prise de conscience et de créations de nouvelles œuvres inspirées par l’événement. À ce titre, les technologies telles que la réalité virtuelle, mixte et augmentée ont leur rôle à jouer dans une période comme la nôtre. C’est le cas avec Passage, un premier film en réalité mixte (capté live, sans effets spéciaux et sans postproduction) réalisé par le studio Théoriz de Villeurbanne, officiellement en ligne depuis quelques mois(5). Entre performance artistique et nouveau cinéma, Passage est une œuvre pluridisciplinaire visible sur ordinateur ou tablette faisant appel à diverses disciplines (danse, vidéo live, technologies du jeu vidéo) dont le scénario pourrait être un écho à l’époque puisqu’il met en scène deux danseurs isolés cherchant à se rejoindre à travers un mystérieux passage. Réactif, Théoriz Studio étudie d’ailleurs de nouvelles manières de gérer des évènements publics avec des solutions innovantes. Grâce aux techniques de réalités mixte et augmentée, le Studio rêve de créer des événements auxquels des VIP pourraient assister en mode “virtuel” : “Cela permettrait d’aborder les rassemblements culturels, festivals, biennales, ... d’une manière moins stressante en matière de jauge, en gérant les imprévus comme une hypothétique seconde vague”, explique son responsable, David-Alexandre Chanel.

De son côté, la Compagnie Natacha Paquignon travaille sur une expérience de danse en réalité augmentée évoquant elle aussi la situation actuelle. Space Dances(6), est une œuvre en déambulation proposant des scènes chorégraphiées où les éléments et personnages qui apparaissent ne sont pas réellement présents. Uniquement visible via la réalité augmentée, il s’agit de fantômes, d’entités qui ont peut-être vécus dans les lieux que le public explore durant son parcours. Le spectateur voit des danseurs évoluer dans l’espace autour de lui, entend des voix qui racontent des choses sur le lieu et fait apparaître d’autres espaces en réalité augmentée sous forme de miniatures. Une étude de la relation corps/technologie qui est au cœur du travail de la chorégraphe et pourrait nous aider à repenser les conditions d’isolement provoquées par la pandémie. “La façon dont nous nous comportons en groupe, notre perception de ‘l’être ensemble’ et de l’espace, font partie des sujets que j’aborde dans mon travail. Je pense que l’expérience chorégraphique peut apporter des solutions en ce qui concerne les problèmes de relations à l’autre qui nous préoccupent aujourd’hui”, explique l’intéressée. Le confinement a obligé la chorégraphe à se poser et à réfléchir à “comment la réalité augmentée et la danse pouvaient raconter du particulier, de l’ordre du rapport à l’espace, virtuel ou réel, et à une relation intime avec l’œuvre. Space Dances fait réfléchir sur le besoin de temps collectifs essentiels au spectacle, mais aussi à la façon dont nous pouvons diffuser des œuvres et avoir accès à quelque chose de l’ordre de l’intime en ces temps troublés”, ajoute-t-elle.

Space Dances aux Subsistances - Photo © Lise Bois 

On le voit, qu’il s’agisse de créations numériques muséales de type installations ou expositions, ou de spectacle vivant, nous vivons un moment problématique qui pose plus de questions qu’elle n’offre de solutions. Restons positifs cependant. L’union des acteurs du secteur culturel aux niveaux national et international reste un facteur indispensable à la bonne continuation des activités culturelles de par le monde ; les outils numériques, à leur manière, pallient les obligations de distanciation et aux impossibilités de se déplacer librement. La période reste malheureusement critique et nous oblige à évoluer dans un flou qui, cette fois, ne saurait pas vraiment être taxé d’“artistique”. L’omniprésence du travail en réseau et la prolifération d’écrans et d’interfaces, s’ils aident, ne peuvent bien entendu pas remplacer entièrement le fait de “vivre ensemble” l’émotion d’un spectacle ou la découverte d’une œuvre.

À suivre donc…

Situé à la jonction des arts numériques, de la recherche et de l’industrie, le Laboratoire Arts & Technologies de Stereolux contribue activement aux réflexions autour des technologies numériques et de leur devenir en termes de potentiel et d’enjeux, d’usages et d’impacts sociétaux. www.stereolux.org

Article publié dans la Revue AS - Actualité de la Scénographie N°233
Le Laboratoire Arts & Technologies de Stereolux s’associe avec les Éditions AS (Actualités de la scénographie) pour une série d'articles consacrés aux technologies numériques, à l'art et au design. L'occasion de partager un point de vue original et documenté sur le futur des pratiques artistiques, en particulier dans le champ du spectacle vivant.

Retour sur le workshop Refunct Media par Benjamin Gaulon

Publié le 04/11/2020

Benjamin Gaulon était à Stereolux pour deux jours de workshop intensif autour du projet ReFunct Media, entouré de participant·es issu·es du design, des technologies, des arts du spectacle, de la performance et de la musique.

Benjamin Gaulon aka Recyclism, explore les notions de déchet et technologie (e-waste), d'obsolescence programmée, de hacking et de recyclage, et bien plus encore, depuis presque 20 ans, comme artiste, mais aussi comme enseignant et producteur culturel en France et dans le monde.

L’installation Refunct Media qu’il a présentée aux États Unis, en Chine et en Europe, en collaboration avec un collectif d’artistes: Karl Klomp, Gijs Gieskes et Tom Verbruggen, (ré)utilise des appareils audio-visuels obsolètes tels que des télévisions à tube cathodique, consoles de jeux "antiques", caméra, tourne disque, radios, etc… ces appareils sont interconnectés dans un assemblage linéaire évoquant une chaîne de production ou un étalage. L’ensemble produit une boucle sonore, visuelle et kinétique. Principe que Benjamin qualifie de “Hardware Sampling”.
 

 
ReFunct Media 3 & 9 with Karl Klomp, Tom Verbruggen, Gijs Gieskes ©Recyclism 
 

Dans un premier temps, les participants ont exploré les objets technologiques à leur disposition, certains fournis par Benjamin ou Stereolux et d’autres apportés par eux-mêmes. Avant de pouvoir hacker, ou créer des malfonctions (circuit bending), il faut savoir ce qui marche, comment, avec quel écran ou tv. Les appareils étant d’époques parfois très éloignées (des années 70 à la fin des années 90).
 

 


L’installation repose sur des principes simples, aucun élément de l’installation ne doit fonctionner seul, chaque appareil doit être connecté à un ou plusieurs autres, l’objectif est de créer une boucle sonore et visuelle riche. Boucles sonores, visuelles et kinétiques qui doivent donc fonctionner ensemble.

Chaque participant commence individuellement et rapidement collabore afin d’enrichir sa ou ses contributions de manière collective. De sorte qu’à la fin, l’installation soit le fruit d’un vrai travail collectif et non de l’accumulation de constructions individuelles.


 

Ainsi un haut parleur, transformé en micro par un participant, permet à d’autres de produire des sons de basse intensité en sonorisant un moteur de lecteurs cassettes... un peu plus loin dans l’installation, les sons aigus d’un jeu de pong des années 70 sont glitchés par une platine vinyle, même platine qui actionne une radio et un blender, devenant un séquenceur mécanique au cœur de l’installation… encore plus loin une caméra filme le compteur d’un ghetto-blaster à l’infini, sur fond de micro-sculptures kinetiques... un convertisseur vidéo vers signal radio transforme l’espace du workshop en station TV low tech… un tel process pourrait continuer à l’infini, mais les contraintes de temps obligent à une finalité, ou une pause, un arrêt dans ce processus de création, aboutissant à un équilibre fragile et complexe entre ces différents objets et personnes participant à ce processus.
 

  

 

Cette installation, ou plutôt cette expérience, éphémère, on l’espère, aura permis à ce groupe d’explorer le potentiel latent des objets technologiques obsolètes... de co-créer une installation… et de repartir avec un regard nouveau sur les technologies de l’information et de la technologie, leur cycle de vie, leur propre rapport à la consommation.
 

L'album photo complet du workshop 
 

Plus d’informations sur 
www.recyclism.com
www.noschoolnevers.com

Sous haute surveillance

Publié le 06/10/2020

Entre culture du hack, critique sociale et contestation politique, comment les artistes détournent voire dupent la surveillance de masse ?

Reconnaissance faciale, caméras omniprésentes dans l’espace public, collecte des données personnelles, traçage et même traquage en ligne ou via l’appli d’un smartphone... Alors que sonne le glas de l’anonymat, les artistes s’insurgent contre la multiplication de ces atteintes aux libertés individuelles en s’emparant des outils de la surveillance pour les démystifier, les détourner et les critiquer. Pourtant, l’art de la surveillance – l’artveillance de certains universitaires – ne se cantonne pas au numérique et plonge ses racines technocritiques dans les contestations de la première révolution industrielle. Sauf que l’ampleur et la systématisation de la surveillance de masse sont sans précédent et obéissent non plus à des choix technologiques ou sociaux, mais bien politiques.

Par Carine Claude 
Article rédigé en partenariat avec le Laboratoire Arts & Technologies de Stereolux

En ce sens, la période qui suivra le 11 septembre marque un tournant dans la reconnaissance de l’art de la surveillance, comme en témoigne la multiplication des expositions autour de ce sujet. Alors que la Tate accueillait Exposed: Voyeurism, Surveillance and the Camera dès 2010, Rhizome et le New Museum de New York organisaient en 2015 un événement art & tech réunissant l’activiste Jacob Applebaum et l’artiste chinois Ai Weiwei venus évoquer leur vision de l’art de la dissidence sous haute surveillance. En effet, l’artiste chinois avait installé des webcams chez lui – les “weiweicams” – diffusant son quotidien 24h/24 sur un site dédié. Une autosurveillance militante qui ne fut pas du goût des autorités du gouvernement central.

La fin d’un âge d’or ?

Les révélations d’Edward Snowden ne sont certainement pas étrangères à cet engouement. Une exposition fera date. En 2016, le Whitney Museum of American Art accueillait l’artiste, journaliste et réalisatrice Laura Poitras, lauréate du prix Pulitzer et oscarisée en 2015 pour son film documentaire Citizenfour retraçant le parcours et la traque du lanceur d’alerte. À la frontière de l’installation immersive et de la performance, l’événement du Whitney intitulé Astro Noise se référait au nom du fichier crypté confié en catimini par Edward Snowden à la journaliste en 2013. Une liste accablante de preuves témoigne de la surveillance de masse opérée par la NSA (National security agency). Programme de surveillance par drones, guerre de renseignements, sévices à Guantánamo, … Astro Noise balayait toutes les terreurs de l’Amérique post 11/09, passées au crible acerbe de la journaliste comme autant d’appels à la prise de conscience des visiteurs.

Face to Facebook de Paolo Cirio - Photo © Paolo Cirio/Courtesy

Il serait faux d’affirmer que l’âge d’or de l’art de la surveillance appartient au passé”, explique Léah Snider, chercheuse canadienne spécialiste de ces questions. “Les modèles de surveillance et de saisie n’ont cessé de se perfectionner depuis 2014 et les artistes continuent à se pencher sur la question de la relation entre les nouvelles technologies et la vie privée ; et elle se pose incontestablement dans la société actuelle. Mais j’observe depuis cette période une plus grande acceptabilité sociale du contrôle numérique de nos espaces de vie quotidienne. En réponse, plusieurs artistes nous informent ainsi des différents types d’interactions qu’entretient l’homme avec les algorithmes au quotidien et l’usage répandu de technologies intrusives dans nos habitudes de consommation ; en d’autres mots, il s’agit d’un regard sur la surveillance commerciale, plus qu’étatique.”

La vidéosurveillance et ses récents avatars, les drones, ont largement inspiré les artistes, notamment Trevor Paglen connu pour avoir dévoilé les bases du complexe militaro-industriel américain. Plus insidieuse, la collecte – voire le pillage des données personnelles – et la toute puissance des GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft) constituent un vaste terrain de jeu pour les artistes de la donnée.

La naissance esthétique et conceptuelle de l’art de la surveillance relève de plusieurs médiums, dont la photographie. À l’époque où j’étudiais l’art de la surveillance et les œuvres de David Rokeby (pionnier de l’art interactif), c’est la vidéosurveillance qui demeurait le médium de prédilection de cet art puisqu’elle permet, par son temps instantané, de renvoyer au regard continu et d’explorer l’instant”, ajoute Léah Snider. “Les technologies se sont affinées mais les œuvres d’artistes actuels révèlent ce même jeu de pouvoir qui s’exerce entre le regardant et le regardé. Le regardant se présentant ici en référence aux algorithmes comme ‘non-humain’.”

L'œuvre de l’artiste italien Paolo Cirio en est un bon exemple. Chantre du détournement critique des nouvelles technologies, il se distingue par son profil polymorphe d’artiste conceptuel, de hacker et d’activiste. En s’attaquant aux systèmes de l’information et à la pseudo transparence des espaces sociaux dominés par le Net – vie privée, démocratie, finances – il soulève les problèmes éthiques posés par la domination des GAFAM dans l’utilisation de nos données personnelles. À son palmarès, de nombreux prix décernés par le prestigieux festival d’arts numériques Ars Electronica et une belle collection de poursuites en justice. Pour la création de Face to Facebook (2011), l’artiste a ainsi aspiré plus d’un million de profils sur le réseau social. Filtrés par un logiciel de reconnaissance faciale, il en a extrait quelque 250 000 pour créer un faux site de rencontres basé sur l’analyse des expressions de visage. Cela lui aura valu l’ire de la firme et une couverture médiatique en proportion.

L’année suivante, il récidive avec la série Street Ghost (2012). En taille réelle, il colle dans les rues les images des personnes photographiées à leur insu par les caméras de Google Street View à l’endroit exact où les prises de vues ont été faites, histoire de perturber la frontière entre fantômes numériques et reproductions bien réelles stockées dans les archives de Google. Plus récemment, cet hyperactif – il enseigne également au Fresnoy, Studio national des arts contemporains, et cultive son projet Next Generation(s) en résidence à La Condition Publique de Roubaix – a développé le projet Sociality (2018), une mise en ligne de 20 000 brevets d’algorithmes, modules publicitaires et autres interfaces déposés par les médias sociaux, qu’il a classé selon leur potentiel de nuisance (tel algorithme favoriserait la discrimination, tel autre la surveillance ou la censure). Le tout compilé dans un manuel intitulé The Coloring Book of Technology for Social Manipulation. L’auteur, qui ne manque pas d’humour, l’a publié… sur Google Books.

Sur scène

Discontrol Party 2, Samuel Bianchini, 2011. La Gaîté Lyrique, Paris - Photo © Samuel Bianchini, ADAGP

Discontrol Party, Samuel Bianchini, 2009. Espace Pasolini, Théâtre international de Valenciennes - Photo © Alexis Komenda

L’art de la surveillance n’est pas que l’apanage des artistes plasticiens numériques et se prête volontiers à l’art de la performance. Particulièrement saisissante, la performance dystopique Drone-2000, initiée en 2014 par Nicolas Maigret, est conçue comme une série de productions critiques faisant écho à l’engouement pour l’utilisation des drones, pourtant invasifs et anxiogènes, qui pullulent dans l’espace militaire comme civil. Survolant le public, les drones de cette performance ont été conçus comme des systèmes autonomes contrôlés par des algorithmes instables dont la présence dysfonctionnelle s’impose comme une menace latente au-dessus de nos têtes. “Ici, la croyance dans l’autonomie de la machine n’est pas qu’un concept discursif mais une véritable expérience partagée avec le public, déclenchant des réactions viscérales et psychologiques face à un danger à la fois symbolique et réel”, déclare l’artiste, également enseignant à la Parsons Paris et co-fondateur de Disnovation.net, un espace critique de la propagande de l’innovation.

Avec Discontrol Party #3, Samuel Bianchini, artiste et enseignant-chercheur à l'Ensad (École nationale supérieure des arts décoratifs) de Paris, a imaginé “un dispositif qui fait se rencontrer deux mondes : celui des technologies de surveillance les plus évoluées et celui de la fête”. Présentée en 2018 à l’occasion de Nous ne sommes pas le nombre que nous croyons être, un événement sous l’égide de la Chaire arts et sciences de l'École polytechnique, de l’Ensad, de la fondation Daniel et Nina Carasso et du Festival de danse Faits d’hiver, cette performance permet de transformer une salle de spectacle en discothèque où un public de joyeux fêtards est mis sous contrôle le temps d’une soirée. Avec sa piste de danse, son électro entêtante et son ambiance surchauffée, rien ne la distingue a priori d’une classique clubbing party. Sauf que tout un arsenal d’outils de contrôle traque en permanence les clubbers dans leurs moindres faits et gestes. Vision par ordinateur, RFID-UWB (technologie ultra-large bande), caméra infrarouge, reconnaissance faciale, identification, IoT (Internet des objets), traçabilité, géolocalisation indoor, interaction via smartphones, ... le tout projeté massivement dans l’espace scénique. Impossible dès lors pour les spectateurs d’échapper aux cartographies de leurs déplacements, aux images des caméras de surveillance ou à un zoom sur leur comportement.

Drone-2000 - Photo © Nicolas Maigret

En donnant à voir les données d’une surveillance omniprésente qui se terre dans l’invisible au quotidien, la performance incite les participants à reprendre le contrôle, à déjouer la traque et à faire vaciller le système. Pour Samuel Bianchini, si la surveillance des espaces publics s’intéresse principalement aux mouvements de foule organisés (flux de personnes, file d’attente, quai d’embarquement, …), les comportements festifs apparaissent, pour leur part, peu compatibles avec le repérage, le suivi et la recherche d’individualisation. “En provoquant leur confrontation et le possible débordement d’un monde par l’autre, ce dispositif prospectif pourrait bien renouer avec quelques traits primitifs d'un de nos plus vieux rituels : la fête”, décrit-il.

Pour une plongée dystopique jusqu’à la suffocation dans un futur fait de surveillance généralisée et de contrôle des masses, la Compagnie Le Clair Obscur s’est attelée à l’adaptation théâtrale du dernier roman d’Alain Damasio, Les Furtifs, en misant sur l’immersion sonore du spectateur. Équipés de casques audio, les spectateurs sont transportés par les effets binauraux et la spatialisation sonore d’une mise en scène épurée conduite par Frédéric Deslias, fondateur de cette compagnie rassemblant artistes et développeurs au croisement des arts vivants et des arts numériques. À la fois compositeur, artiste multimédia et metteur en scène, Frédéric Deslias s’était lancé dans un premier jet en 2018 avec une création radiophonique autour de ce roman, avant de signer son adaptation scénique créée en janvier 2020 à la Scène nationale 61 d’Alençon, puis au Théâtre Paris-Villette dans le cadre de la Biennale Némo.

Biosurveillance & bioanonymat

Parallèlement aux enjeux de la surveillance généralisée se pose la question de l’addiction aux technologies numériques et de la manière dont nos usages quotidiens alimentent, souvent à notre insu, la collecte de nos informations personnelles. C’est cette relation quasi fusionnelle aux objets connectés qu’explore l’artiste activiste russe Dasha Ilina, dont le travail décapant traite aussi bien de cyberféminisme que de cybersurveillance. Considérant que nous sommes de véritables passoires à données, elle excelle dans le registre de l’absurde et du DIY (Do it yourself). Ainsi, son Center for Technological Pain propose des solutions low tech au second degré pour résoudre des problèmes de santé, fictifs ou bien réels, liés à l’utilisation intensive des ordinateurs ou des smartphones. Pendant le confinement, elle a d’ailleurs créé un jeu en ligne avec l’écrivaine américaine Sofia Haines où chacun peut choisir les options de sa quarantaine, chaque choix entraînant son lot de conséquences plus ou moins désastreuses. “De nombreux problèmes sociaux et technologiques se sont révélés avec cette crise du Coronavirus”, explique-t-elle. “Une chose évidente qui ressort de cette pandémie est notre dépendance aux produits manufacturés. C'est l’une des histoires que nous avons développée pour ce jeu et que nous avons simplement appelée Choose your own quarantine. Et bien entendu, le contact tracing, même si nous avons développé le jeu avant la sortie de toutes les applis gouvernementales de suivi type StopCovid !

Mais on ne sème pas ses données que sur le Web. La collecte des informations biométriques se généralise, du passeport à la carte de crédit, du contrôle aux frontières à l’accès aux services publics. Depuis plusieurs années, cette forme de biosurveillance, éminemment personnelle et intime, rentre dans le collimateur de Heather Dewey-Hagborg. En collectant de l’ADN sur des mégots, du chewing-gum ou des cheveux dans les rues de Brooklyn, l’artiste-chercheuse américaine s’est fait connaître avec sa série Stranger Visions (2012-2014), de saisissants portraits imprimés en 3D par des algorithmes d’analyse spéculant sur le genre ou l’ethnie de leurs propriétaires. Pour se fondre dans le bioanonymat le plus total, elle a même imaginé, non sans humour, un kit DIY pour extraire, effacer et remplacer l’ADN répandu un peu partout sur nos affaires. Comme un pied de nez à la néo-surveillance génétique…

Article publié dans la Revue AS - Actualité de la Scénographie N°232
Le Laboratoire Arts & Technologies de Stereolux s’associe avec les Éditions AS (Actualités de la scénographie) pour une série d'articles consacrés aux technologies numériques, à l'art et au design. L'occasion de partager un point de vue original et documenté sur le futur des pratiques artistiques, en particulier dans le champ du spectacle vivant.

Electroni[k], Oblique/s et Stereolux s’associent pour proposer AMBIVALENCES, une série de rendez-vous autour des relations art, société et technologie

Publié le 03/09/2020

AMBIVALENCES est un programme commun de rencontres et conférences, lancé en octobre 2020 et porté par trois acteurs français des arts numériques : Electroni[k] (festival Maintenant) à Rennes, Oblique/s (festival ]interstice[) à Caen et Stereolux (festival Scopitone) à Nantes. 
Ce programme se déploiera sur trois ans minimum, avec une thématique annuelle. Chaque année sera déclinée en trois chapitres proposés comme une série de réflexion à suivre lors des trois festivals.
 

Explorer l’impact du développement technique sur nos sociétés

Dans une société en proie à la résurgence et la constance des crises environnementales, sociales, culturelles, économiques, politiques et sanitaires, la numérisation de nos existences complexifie d’autant la lecture et l’analyse des mutations actuelles. Partant du postulat que la technologie numérique n’est pas « neutre » et qu’il convient de re-contextualiser le travail des artistes et la place de l’art au regard des problématiques contemporaines, la volonté d’explorer le thème de l’ambivalence croise plusieurs réflexions :

  • Ambivalence du numérique d’une part, présenté comme une solution à différents problèmes actuels ou comme un progrès en soi intangible (« solutionnisme technologique »), sans que cela ne soit forcément questionné mais entraînant des effets négatifs sur différents plans (impact environnemental, vie privée, poids démesuré de certains acteurs, etc) qui doivent être interrogés. 
  • Ambivalence de l’art numérique d’autre part et de ses acteurs (dont nous sommes), qui contribuons à faire émerger des critiques tout en participant à une forme de banalisation, d’acceptabilité et de diffusion de technologies numériques.

L’objectif de ces rendez-vous est d’ouvrir des temps de réflexion partagés visant à explorer sous différentes facettes les mutations (positives comme négatives) engendrées par le développement technique de nos sociétés sur différents plans (environnement, société, politique…), ainsi que les lignes de tensions internes traversant ces techniques.
 

Explorer les mutations actuelles par le prisme de la création artistique

Le rôle de l’art, en tant que source de questionnements, d’interrogations et de critiques, nous paraît essentiel pour explorer ces questionnement et ces enjeux. Le point de vue « artiste » à travers sa création, son processus de production et l’expérience qu’il propose permet de traverser l’ensemble des thèmes abordés et constitue la trame d’une réflexion collective. Cette « entrée » permet de parler de l’environnement, du vivant et du politique en conservant une ligne directrice précise et stable.

La pensée prédictive de l’artiste, faite autant de sa prospection intime que de l’acuité de ses sens permet en outre d’explorer des futurs probables, désirables, souhaitables, obsolètes, contraints, défectueux, d’écrire des scénarios spéculatifs et de nous extraire de la dichotomie utopie (la technique va nous sauver) / dystopie (il n’y a plus rien à faire).

La crise sanitaire liée au COVID-19 remet en perspective nombre de questionnements et implique modestement de reconsidérer nos modèles, nos acquis et nos pratiques. Le temps est marqué par l’incertitude et à défaut de pouvoir y répondre, nous pouvons poser des questions et avancer qu’une réflexion éclairée et ouverte est un bon début. La notion de mutation est bien évidemment un écho à la nature virale de cette crise qui touche en profondeur notre perception individuelle et collective de ce qui fait ou devrait faire « société ».
 

Trois axes de lecture de cette notion seront proposés :

  • Mutations environnementales (2020/2021)
  • Mutations du vivant (2021/2022)
  • Mutations politique (2022/2023)


Ambivalences #1 (2020/2021) : mutations environnementales

CHAPITRE 1 : Art, environnement et numérique 
Festival Maintenant - Rennes - jeudi 8 octobre 2020 > programme détaillé

Ce premier chapitre s’attachera à présenter un état des lieux des relations art, numérique et environnement et à questionner leurs inter-relations. Comment l’art en général et l’art numérique en particulier évoluent-ils face à la crise environnementale ? Comment les artistes s’emparent-ils de cette réalité et se positionnent-ils face à ces enjeux ? Peuvent-ils contribuer à la prise de conscience et encourager l’action publique et citoyenne en se positionnant comme observateur et défenseur du vivant ?
 

 

CHAPITRE 2 : Take Care
Festival ]interstice[ - Caen - mai 2021

Le “soin” - songer à - est une préoccupation, une attention forte que l’on porte à ce qui nous environne. La technologie lisse, neutre et sans impact est un leurre sinon un mensonge qui affecte “ nos” environnements (la nature, la ville, la société, le politique, nos libertés, nos corps, les cultures…) Nous sommes vulnérables mais pas toujours impuissants ni innocents face aux risques et nous pouvons parfois réparer et soigner aussi bien le paysage que la relation à l’autre, au sens intime, individuel et collectif. Mais comment ? Par quelles configurations et processus ? À travers plusieurs rencontres (focus, conférences et tables rondes) avec des artistes et chercheuses et chercheurs, nous tenterons de prendre soin de nous.
 

CHAPITRE 3 : Horizons
Festival Scopitone - Nantes - septembre 2021 

De la nécessaire prise en compte d’enjeux socio-politiques à différentes initiatives visant à repenser les infrastructures et usages du numérique, en passant par une réflexion sur l’articulation entre nature et technologie, ce troisième et dernier chapitre du cycle “Mutations environnementales” proposera d’explorer différents horizons possibles pour le numérique et sur le rôle des artistes dans ce contexte. Il offrira également une ouverture sur le cycle #2 d’Ambivalence(s), consacré aux mutations du vivant.
 


Présentation des structures

Ambivalences émane d’une dynamique interrégionale portée par Oblique/s (Normandie), Stereolux (Pays-de-La Loire) et Electroni[k] (Bretagne). Elle s’inscrit dans la lignée des réflexions portées par le réseau national HACNUM, autour des enjeux propres aux acteurs et au secteur des arts hybrides et cultures numériques.

Electroni[k] développe depuis 2001 un projet dédié à la création artistique d’aujourd’hui dans les domaines du son, de l’image et des nouveaux médias, avec une attention particulière portée aux créations pluridisciplinaires et innovantes. L’association produit tous les ans en octobre le festival Maintenant, pensé comme un instantané des pratiques artistiques contemporaines, et crée avec ses partenaires de multiples dispositifs d’action culturelle à l’année à destination de nombreux publics autour des mots-clefs arts, musiques & technologies.

Oblique/s est une plateforme artistique et culturelle dans le domaine numérique en Normandie qui valorise les initiatives régionales et soutient l’implantation territoriale de la création en privilégiant les approches croisées, le décloisonnement et la transversalité à travers la construction d’un réseau des cultures numériques et la production de ressources pour ses acteurs et le public. Oblique/s développe un réseau numérique transversal, préconise la création d’une saison culturelle numérique jeune public, favorise la mobilité et l’articulation avec l’éducation, la recherche et les collectivités. Oblique/s, partenaire de Station Mir, co-organise le festival ]interstice[.

Stereolux est un projet culturel et artistique nantais orienté vers les musiques actuelles et les arts numériques, porté par l’association Songo. En son sein, le Laboratoire Arts & Technologies de Stereolux est un espace de réflexion et d’expérimentation sur la technologie « par et dans les arts numériques ». Dans cette perspective, la mission du Laboratoire est de proposer et d’alimenter une réflexion à la fois prospective, expérimentale et critique en croisant approches artistiques, scientifiques et technologiques. Organisé par l'association depuis 2002, le festival Scopitone est un rendez-vous de dimension internationale dédié aux cultures électroniques et aux arts numériques.

Écologie, effondrement et création - Quand l’avenir de la planète inspire les artistes

Publié le 15/07/2020

Adrien Cornelissen
Article rédigé en partenariat avec le Laboratoire Arts & Technologies de Stereolux

Comment l’écologie et l’effondrement se traduisent-ils dans la création contemporaine ? Performances, installations, théâtre ou danse, que nous racontent les artistes ? En quoi la création numérique, par sa nature et ses singularités, est-elle sensible à ces sujets ?

Effondrement ou collapsologie

De quoi parle-t-on ?
- La notion d’effondrement renvoie au processus mondial et systémique à l’issue duquel les besoins de base (eau, alimentation, santé, énergie, transport, …) ne sont plus garantis à une majorité de la population par des services encadrés par la loi ;
- La collapsologie étudie scientifiquement l’effondrement qui proviendrait de la conjonction de différentes crises : environnementale, énergétique, économique, ... La collapsologie est donc un exercice transdisciplinaire enrichi par des spécialistes venus de tous horizons : économie, sociologie, politique, agriculture, santé, … Elle est amplifiée en France par les voix de Pablo Servigne (philosophe), Raphaël Stevens (chercheur) ou Yves Cochet (homme politique français et ex-ministre de l’environnement), tous réunis au sein de l’Institut Momentum, un laboratoire d’idées en réponse à l’effondrement.

L’humanité est face à une crise qu’elle a elle-même provoquée : disparition de la biodiversité et dérèglement climatique sont devenus une réalité palpable engendrant catastrophes sociales et économiques. Entrée dans le langage courant, la notion d’anthropocène résume ce constat : elle qualifie notre époque où l’impact de l’Homme sur son environnement est plus important que les forces géologiques existantes. Les théories liées à l’effondrement de notre civilisation, notamment la collapsologie, foisonnent logiquement et trouvent un écho auprès de cercles intellectuels ou du grand public.
L’heure n’est donc plus au climato-scepticisme, du moins pour une génération écologiste persuadée de pouvoir influer sur la destinée du vivant. Dans un système mondial, les artistes, dont certains revendiquent une pratique militante et activiste, ont un rôle à jouer : ils permettent une compréhension des enjeux et offrent une interprétation – parfois malgré eux – du présent et du monde à venir.

Une prise de conscience relative

Un lieu commun voudrait que l’art soit le reflet de notre société. L’idée d’une conscience écologique massive dans le monde de la création est pourtant à nuancer. Paul Ardenne, historien de l’art, commissaire d’exposition et auteur du livre Un art écologique : création plasticienne et anthropocène (Éditions Le Bord de l’eau), précise que “les formes d’arts écologiques existent depuis les années 60’ mais restent très minoritaires. Il n’y a pas de corrélation avec l’urgence actuelle ou avec la médiatisation du sujet”.​
Au regard du nombre d’expositions d’ampleur autour de l’écologie et de l’effondrement, difficile de contredire ce point de vue. Paul Ardenne complète ce propos : “Le sujet n’a quasiment jamais été présenté, ni en France ni à l’étranger. Le genre, le corps, les médias ou la publicité sont des thèmes maintes fois explorés, pas l’écologie et l’effondrement”. Notons cahin-caha des expositions caressant ces thématiques comme Jusqu’ici tout va bien présentée au Centquatre à Paris en 2019 ou Exo-Evolution présentée au ZKM de Karlsruhe en 2015 invitant à voyager vers des futurs plus ou moins désirables du post-humanisme.
Cependant, si la conscience écologique dans le monde artistique semble à la marge, des initiatives remarquables voient le jour comme le Prix COAL Art et Environnement récompensant annuellement des œuvres variées autour d’un thème écologique. En 2019, ce dernier était intitulé “Climat, catastrophes et déplacements” ; en 2020 il est consacré à “L’érosion de la biodiversité”.

 


G5 - Photo © Quentin Chevrier
 

Un manque de cohérence ?

Signalons par ailleurs l’absence de cohérence de quelques artistes cherchant à dénoncer les agissements des uns, tout en proposant des créations considérées comme des inepties écologiques. Exemple avec la controversée Ice Watch de l’Islandais-Danois Olafur Eliasson. L’installation, plébiscitée à Paris, Londres ou Copenhague, sensibilise au réchauffement climatique en disposant une dizaine de fragments d’un fjord du Groenland fatalement voués à fondre sous les latitudes des pays occidentaux. Une installation choc… autant que son empreinte carbone ?
Ce rapport entre efficacité du message artistique et “coût écologique” doit désormais se poser. En particulier dans le champ de la création numérique, là où les nouvelles technologies gourmandes en énergie et en matériaux occupent une place incontournable. Les liens entre développement durable et créations numériques ont fait l’objet d’un article dans la Revue AS 219. Le journaliste Maxence Grugier y analysait les principaux enjeux et y recensait un panel intéressant de démarches créatives éco-conscientes (low tech, tendance do it yourself et makers, bio art, …).

Une célébration de la nature

Heureusement donc, une partie de la communauté artistique est influencée par ces théories et nous offre une lecture plurielle de l’état du monde. Faisons mention des artistes qui, depuis des temps immémoriaux – auteurs de peintures rupestres ou d’œuvres destinées aux cérémonies païennes – célèbrent les beautés de la nature et dont les valeurs écologiques pourraient aujourd’hui sembler éminemment progressistes.
Leurs héritiers contemporains réinterprètent ce discours en reproduisant la splendeur des phénomènes naturels. Cette mise en forme est parfois explicite, comme les célèbres sculptures vaporeuses de Fujiko Nakaya, changeantes au contact de l’environnement, ou comme dans l’installation The Limitations of Logic and the Absence of Absolute Certainty du Britannique Alistair McClymont. L’artiste s’attache ainsi à reconstituer des tornades de quelques mètres, faites de fumées et d’eau, apparaissant et disparaissant selon la volonté d’une nature mystérieuse. Hicham Berrada s’inscrit également dans cette veine. Ses performances et installations, mêlant son et vidéo, explorent des protocoles scientifiques imitant au plus près différents processus naturels et conditions climatiques. À travers une succession de manipulations de produits chimiques tels que des silicates, des carbonates et des sulfates que l’artiste précipite dans des cuves en verre, des paysages oniriques se dessinent et révèlent une beauté cachée du monde.
Ces célébrations de la nature peuvent bien sûr prendre des formes plus abstraites comme dans l’installation tele-present wind de l’Américain David Bowen où quarante-deux branches de plantes séchées, montées sur des tiges métalliques, produisent une chorégraphie en fonction du vent capté en temps réel dans l’État du Minnesota. Une réinterprétation décalée des phénomènes physiques.

Des artistes lanceurs d’alerte

Parallèlement, une génération de créateurs, inquiète à l’égard de la planète et de son destin, invite à prendre la mesure de l’urgence et se mue en lanceurs d’alerte. Ces artistes mettent en lumière l’absurdité des systèmes en place avec un objectif avoué de sensibilisation des publics. Une prise de position qui peut aborder différents thèmes avec une tonalité plus ou moins défaitiste.
La Waterlicht de Daan Roosegaarde, architecte et designer néerlandais mondialement reconnu, attire l’attention sur les risques de montée des eaux dans les zones urbaines densément peuplées et situées en dessous du niveau de la mer. Grâce à un dispositif de lasers installé dans des grands espaces publics, une vague de lumière bleue flotte, de façon poétique, au-dessus de la tête des passants, matérialisant ainsi le résultat des inondations annoncées.
Le Français Thomas Garnier critique plus durement les effets de la globalisation en s’attaquant à l’urbanisation et au phénomène croissant des villes fantômes (notamment en Chine). L’installation multimédia Cénotaphe reproduit, à l’échelle d’une maquette, la construction d’une ville, passant du chantier aux ruines. Cette cité expérimentale, disposée dans un aquarium, est divisée en deux sections : en haut, des bâtiments et des grues superposant à l’infini des blocs de béton ; sous la surface, un deuxième paysage apparaît, dans lequel s’amassent les rebuts de production. Des images sont enregistrées et diffusées au public présent. Comme une annonce prémonitoire de notre monde délité ?

 


Cénotaphe - Photo © Thomas Garnier


Un art solutionniste

L’écologie et l’effondrement offrent ainsi de multiples sources d’inspiration. Certains artistes endossent aisément un costume d’activiste et proposent des solutions pour penser, réparer ou reconstruire le monde.
Le travail de Maria Lucia Cruz Correia se situe dans cette lignée. Avec The age of anthropocene: evolutionary perspective on future law regarding climate change ou Voice of Nature: The Trial, l’artiste belgo-portugaise épingle des sociétés pollueuses en dressant leur procès pénal. Une mise en scène réaliste, où magistrats et avocats débattent de la culpabilité des prévenus, met en avant la notion d’écocide visant à sa reconnaissance en tant que crime contre l’humanité. Dans ses longues performances théâtrales et vidéos, Maria Lucia Cruz Correia envisage différents aspects législatifs de la relation entre la nature et les êtres humains. Une fiction en passe d’être dépassée par la réalité : aujourd’hui, des procès de multinationales ou d’États sont intentés par des citoyens aux quatre coins du monde pour inaction climatique, voire pour écocide.
D’autres créateurs s’autorisent une réflexion prospective en intégrant notamment le vivant dans leurs oeuvres. C’est le cas de la Néerlandaise Teresa Van Dongen et de son installation lumineuse Electric Life entièrement alimentée par des micro-organismes excrétant continuellement des électrons dans leur métabolisme. Cette œuvre vivante, qui chaque semaine doit être nourrie d'eau et de nutriments, envisage une relation étroite entre la source lumineuse et son propriétaire.
Car l’un des sujets centraux liés à l’effondrement est bien d’imaginer un nouveau rapport entre les êtres. Rocio Berenguer, artiste chorégraphe espagnole et auteure d’un traité de droits inter-espèces, avoue “ressentir un besoin de nouveaux imaginaires qui donnent envie et ouvrent les champs des possibles”. Dans son projet G5, présenté en 2020 à Stereolux, composé d’un spectacle éponyme, d’une performance (Coexistence) et d’une installation (Lithosys), l’artiste va même au-delà. Elle met en scène une pièce post-anthropocène dans laquelle l’humain est mis à niveau des représentants des règnes végétal et animal mais aussi minéral et mécanique. Quel système ou langage universel peut rendre possible un débat entre toutes ces entités ? Quelles sont les revendications de ces différents règnes ?

 


The Limitations of Logic and the Absence of Absolute Certainty d’Alistair McClymont, 2008 - Photo © Alistair McClymont


Une extinction inéluctable ?

Une poignée d’artistes adopte une vision définitive et tranchée, évoquant ainsi la théorie de l’extinction. C’est le cas du Franco-Canadien Grégory Chatonsky qui en a fait le cœur de son projet artistique. “La collapsologie questionne de façon insuffisante la survie du vivant : ce qui s’effondrerait, c’est un décor autour de nous. Or l’extinction de la vie est devenue très crédible. L’humanité disparaîtra pour une raison ou une autre. Nous sommes victimes d’hypermnésie, ayant une mémoire collective immensément détaillée et pourtant incapable de construire un futur viable.”
L’artiste précise sa pensée : “L’émergence du Web des années 2000 a permis une accumulation phénoménale des données. Mon travail consiste à mettre en récit ces données issues par exemple des réseaux sociaux. J’ai le sentiment que cette mémoire collective est une anticipation inconsciente de notre disparition”. Son installation évolutive Seconde Earth, générée à partir de milliers de données piochées sur Internet (oeuvre présentée au Palais de Tokyo en 2019), est d’ailleurs une sorte de monument mortuaire dédié à la mémoire de l’espèce humaine éteinte, jouant le rôle d’une planète de substitution dérivant dans le silence de l’espace.

 


Seconde Earth - Photo © Jean-Christophe Lett
 

Les singularités du numérique

Bien que l’écologie et l’effondrement ne soient pas la chasse gardée des artistes numériques, ces derniers s’avèrent particulièrement sensibles et prolifiques. Peut-être par la nature même des médias numériques utilisés ?
Les origines de l’art numérique sont en effet une des explications plausibles, tant il existe une fascination notable pour les défaillances techniques, les bugs électroniques ou les virus informatiques, en résumé, aux jeux du détournement et du hacking numérique. Dans les années 90’ et pendant plus d’une décennie, cela se matérialise par l’émergence de la culture du glitch art où l’esthétisation de bugs informatiques devient le moteur des créations visuelles.
On retrouve également dans l’obsolescence des médias numériques un dysfonctionnement qui illustre parfaitement les prémices d’un effondrement. Dans les années 2000, la rétromania additionnée à la désillusion d’une révolution sociale par les innovations technologiques n’ont fait que susciter un intérêt croissant pour l’archéologie des médias numériques qui trouve ainsi toute sa place dans le débat. “La notion d'archéologie renvoie nécessairement à une temporalité dans laquelle nos sociétés et leurs fonctionnements auraient disparu”, explique Quentin Destieu, artiste français, référence dans ce champ artistique.
Enfin, ajoutons que l’écologie, comme la collapsologie, nécessite une approche systémique. Les phénomènes engendrés par le dérèglement climatique –déforestation, pollution des océans, réchauffement des climats, ... – sont difficilement modélisables par un savoir unique et des capacités cognitives individuelles. L'interdisciplinarité artistique – comme le prouve la mouvance art/science – est donc de mise. Au centre de ces collaborations, le numérique a plus que jamais une place privilégiée.

Finalement, si les prises de position divergent ça et là, les artistes contemporains – et particulièrement ceux usant des médias numériques – participent à la lecture des crises vécues et à venir. Ils narrent un monde malade, à l’aube d’un effondrement aussi inéluctable qu’imprévisible. Tantôt utopiques, tantôt dystopiques, les futurs imaginés forment ensemble un vaste récit, riche de probabilités et de scénarios. Comme souvent, seul le temps nous livrera sa vérité… En espérant sincèrement que les êtres vivants soient toujours dans les petits papiers du destin.

 

Article publié dans la Revue AS - Actualité de la Scénographie N°231
Le Laboratoire Arts & Technologies de Stereolux s’associe avec les Éditions AS (Actualités de la scénographie) pour une série d'articles consacrés aux technologies numériques, à l'art et au design. L'occasion de partager un point de vue original et documenté sur le futur des pratiques artistiques, en particulier dans le champ du spectacle vivant.

Opentalk! Les Lives Sessions du Code Créatif

Publié le 08/06/2020

Depuis le confinement, et dans la continuité des Sessions du code créatif organisées tous les mercredis soirs à Stereolux, nous avons proposé à des artistes en nouveaux médias, designers, développeurs... de parler et d’échanger avec vous sur leur travail et les outils qu’ils utilisent pour leurs créations. Ils se sont succédé ainsi, chaque semaine, en live sur Facebook pour aborder, le temps d’une heure, une technique, un outil ou un projet artistique.

Au programme : du code, de l’expérimentation, de la scénographie, de l’interactivité, des présentations d’outils pour mieux appréhender et s’approprier les formes artistiques contemporaines.

Passionnés de création numérique, professionnels, étudiants, amateurs éclairés ou simples curieux, (re)visionnez ces interventions propices à l’inspiration !

Des événements organisés en collaboration avec Martial Geoffre-Rouland
 


Revoir les sessions

Session 1 - mercredi 22 avril
Martial Geoffre-Rouland 
Sujet : Behind the scenes
Présentation des outils & techniques réalisés sur des projets divers (lumière, web, computer vision, machine learning).

Session 2 - mercredi 29 avril
Chevalvert (Stéphane Buellet)​
Sujet : Design, systèmes et outils
Présentation du processus à l’œuvre pour la création d’installation interactive. Aperçu des potentialités du creative code dans le développement d’identités visuelles et d’outils de génération graphique. (Tooooools)

 

Session 3 - mercredi 6 mai
Julien Gachadoat​ / 2Roqs​
Sujet : Dessin génératif et impressions
Présentation du travail de recherche pour la production de formes graphiques générées par du code et dessinées avec un traceur (axidraw)
Liens et ressources évoqués dans cette vidéo

 

Session 4 - mercredi 13 mai
Eliza Struthers Jobin
Sujet : L'art génératif
Démonstration "live-coding" avec Unity "random creature generator"

 

Session 5 - mercredi 10 juin
Lionel Radisson (Designer interactif et enseignant en design numérique)
Sujet : Tools Driven Creative Coding

 

Session 6 - mercredi 17 juin
Louis Eveillard (Designer et développeur indépendant)
Sujet : Données, images et corpus
Présentation de différents projets mêlant code et données pour créer des interfaces graphiques et des images.

 

Session 7 - Mercredi 24 Juin
Justine Emard (Artiste)
Sujet : Nos existences et la technologie
Justine Emard présente ses œuvres à la croisée de la robotique, des neurosciences, des objets, de la vie organique et de l’intelligence artificielle.

 

 

 

Session 8 - Mercredi 1er Juillet
Cyril Diagne (Artiste, designer, programmeur)
Sujet : Le Machine Learning appliqué au Design d’Interaction

 


 

 

L’intelligence artificielle en art

Publié le 08/04/2020

Devenue un phénomène sociétal, l’intelligence artificielle est souvent utilisée à des fins médiatiques spectaculaires et peu appropriées. Si l’un des rôles des artistes est de poser un regard singulier sur les événements sociaux-techniques qui agitent notre époque, alors ceux qui se situent au croisement des arts et des sciences sont certainement au bon endroit pour participer à la création d’œuvres pertinentes et fascinantes en phase avec le monde dans lequel nous vivons. Contre le mythe des algorithmes “peintres” et pour la vraie création : panorama des avancées de la recherche en art et des nouveaux croisements entre intelligence artificielle et pratiques artistiques.

Par Maxence Grugier
Article rédigé en partenariat avec le Laboratoire Arts & Technologies de Stereolux

N. B. : Pour des raisons pratiques, il est entendu que nous parlerons d’“intelligence artificielle” alors qu’il faudrait en réalité parler de “systèmes d’apprentissage”, “d’agents informatiques avancés” ou “d’automation algorithmique”.
 

À l’origine des nombreux débats scientifiques, philosophiques et sémantiques qui émergent dans notre société depuis quelques années, l’intelligence artificielle (IA) reste un domaine mal compris, mal connu et surtout mal appréhendé. Victime de sa vulgarisation (il n’existe pas “d’intelligence” artificielle à proprement parler), le sujet, très vaste, est à la fois matière à engouement et vecteur d’angoisse (ou de moquerie, parfois bien compréhensible au vu de la manière dont il est traité). À l’occasion d’un reportage sur l’exposition mêlant art et intelligence artificielle, AI: More than Human, qui a eu lieu au Barbican Center à Londres en 2019, on a pu lire par exemple dans le journal britannique The Guardian qu’“en la matière on a pu voir des fourmis dotées de plus de conscience de soi”(1). Bien sûr, l’arrivée des techniques scientifiques et de la recherche de pointe dans le domaine de la création artistique pose de nombreuses questions, mais cette réaction prouve surtout que l’auteur de l’article n’a pas pris le temps de saisir la totalité des enjeux compris dans le fait que les artistes aussi s’emparent de ces technologies complexes. Que ce soit à des fins ludiques et/ou critiques, relevant de l’exploitation d’un imaginaire collectif ou en utilisant des données scientifiques dans un but artistique, le regard des artistes sur la question est essentiel. À la fois sujet et objet de la recherche en art, l’IA (et ses mythes) ne peut que se trouver grandie par l’intérêt des créatifs à se l’approprier. Idem pour la pratique artistique qui, au contact de la science, s’ouvre à des questions philosophiques majeures, tout en inventant de nouvelles esthétiques, en créant du jamais vu et du jamais vécu. De nombreux événements valorisent d’ailleurs cette mixité, comme on a pu le voir encore une fois cette année à EXPERIMENTA(2), la Biennale Arts Sciences qui se tenait à Grenoble du 11 au 21 février 2020, ou encore du 26 au 27 février dernier, à l’occasion du Forum Vertigo qui avait pour thème “AI et création artistique”, proposé à Paris par l’Ircam(3). Deux rendez-vous qui mettaient à l’honneur les relations arts/sciences et présentaient des œuvres où s’exprimaient les préoccupations les plus contemporaines en matière de croisements “intelligence artificielle et pratiques artistiques”.

L’intelligence en question

Abandonnons l’idée d’une IA humanisée, capable de sentiments et d’émotions. Il n’y a que dans les romans et les films de science-fiction que cela existe. Dans ce domaine, les chercheurs sont quasiment tous formels : ce n’est pas près d’arriver. L’intelligence est un concept vaste (et pas seulement humain) qui prend en compte les souvenirs, la capacité à s’adapter à un contexte, le temps de réaction à un événement, le sens de l’initiative, le sens de l’histoire, … Toutes choses que ne possèdent pas les technologies de l’IA, du moins pas naturellement. Il est également rare et difficile de se tenir informé avec exactitude dans ce domaine qui comprend de nombreux sous-domaines. Même face à des chercheurs et des “spécialistes”, il faut toujours supposer qu’ils ne savent pas tout sur le domaine concerné. Plus important encore, si quelqu’un dit qu’il en sait “beaucoup” sur l’IA, il faut toujours supposer qu’il ne connaît en réalité qu’une petite partie de la discipline dans son ensemble. Car il y a les disciplines et les technologies, ce qui n’est pas exactement la même chose. Pour simplifier, signalons qu’on peut séparer l’IA en deux camps distincts : l’IA basse et l’IA haute. L’IA basse est celle qui se contente de scanner des radios de poumons gauches par exemple et de détecter, grâce à l’apprentissage machine (machine learning), des tumeurs malignes. De son côté, l’IA haute va détecter et analyser des intrusions dans un réseau ou un système et prendre des décisions de manière plus ou moins “indépendante” pour y remédier, puis faire un rapport aux responsables tout en apprenant de cet événement, un peu comme nous apprenons des moments qui rythment notre existence. Gardons cependant à l’esprit qu’aussi “autonome” qu’elle soit, l’IA n’est que le fruit de l'ingéniosité humaine. Une IA n’est qu’un programme créé par un programmeur humain. Avantage : elle nous est loyale. Inconvénient : l’IA n’est jamais neutre. Deux notions qui intéressent d’ailleurs bien des artistes qui s’emparent de plus en plus de ces questions pour réaliser des œuvres en phase avec notre époque, tout en continuant d’interroger le futur.
 


Iagotchi - Photo DR

IA et relations arts/sciences

Même si les approches artistiques et scientifiques sont souvent très différentes (les unes participent à un imaginaire collectif et/ou individuel, basé sur une extrapolation de ce que sont réellement les technologies de l’intelligence artificielle, et les autres sur l’application concrète de ces technologies), la réunion d’artistes et de chercheurs réfléchissant autour de ce thème s’avère essentielle pour diverses raisons. Les artistes travaillent sur un imaginaire personnel qui sera par la suite assimilé par les citoyens, tout en humanisant (parfois de manière fantasque), en vulgarisant, en discutant, et plus généralement en rendant accessible des idées, des usages et des technologies nouvelles. Ils sont les véhicules de ces idées, de ces innovations, et tendent à rendre compte, à leurs manières critiques, poétiques, drôles ou détournées, de l’évolution de nos sociétés et des techniques émergentes.
De leur côté, les scientifiques, souvent plongés dans des recherches au long cours et évoluant en vase clos, peuvent s’inspirer des idées singulières des artistes et même travailler de concert sur des projets réunissant volontés créatives et expériences scientifiques, dans une démarche collaborative qui aboutira à la création d’œuvres et de projets innovants, mais aussi esthétiquement originaux. Même si on constate parfois une certaine réserve, voire une réticence affirmée de la part des scientifiques face à l’interprétation – ou les “fantasmes” – des artistes en ce qui concerne l’avènement de l’intelligence artificielle, ces rapprochements enrichissent mutuellement les disciplines et les rassemblent dans ce qui a toujours été le point commun des arts et des sciences : la maîtrise technique en vue de la diffusion d’idées.

Visions artistiques et scientifiques

Les artistes ne cultivent évidemment pas les mêmes intérêts que les chercheurs. D’un côté, ceux-ci évoquent volontiers les fictions de dialogue avec la machine, ou de machines pensantes douées de morale, d’empathie ou de sentiments. Ils se font l’écho de la peur de la conquête des machines sur l’homme, du besoin d’humaniser la technologie, voire de la diviniser. De l’autre, les scientifiques développent une approche pragmatique, celle de la création d’agents informatiques avancés, dans des cadres bien définis comme la recherche, la santé, l’éducation, la finance et la compréhension des systèmes experts dédiés. Des buts concrets, comportant des études des moyens matériels, de mise en place de ces technologies, d’impact, de coût, de temporalité de recherche très différente de la temporalité de création artistique. Pourtant, on retrouve dans ces deux domaines d’étonnants questionnements communs : l’échange et la collecte d’informations, la quête de l’empathie, l’humain augmenté, l’évolution de la relation homme/machine, la délégation des tâches, la démystification des mythes scientifiques. Au niveau des process, on constate également une même volonté d’expérimentation et parfois une même volonté d’évolution des usages. Ainsi, avec IAgotchi, présenté à la Biennale Arts Sciences EXPERIMENTA de Grenoble, l’artiste pluridisciplinaire Rocio Berenguer crée un dialogue entre l’humain et la machine et prolonge le questionnement sur l’altérité grâce à cet objet artistique dérivé du Tamagotchi. D’un aspect organique (même si conçues en silicone), les différentes incarnations de IAgotchi poussent à l’empathie et provoquent de nombreuses émotions, parfois contradictoires. Tactil(e), on s’en empare, on lui parle, il/elle répond en temps réel, en utilisant ses capacités d’apprentissage. La conversation s’établit et, aussi informés que nous soyons, nous voilà qui nous demandons si la technologie n’est pas en train de s’humaniser sous nos yeux ! Réalisée en collaboration avec Benoît Favre, chercheur au LIS (Laboratoire d’informatique et systèmes, Marseille), Gaël de Chalendar et Fréjus Laleye du CEA/SACLAY-LIST (Laboratoire d’analyse sémantique), IAgotchi est une œuvre émouvante, en constante évolution, qui repousse les frontières de la science appliquée en art.
 


Speculative AI à EXPERIMENTA, 2020 - Photo © Pierre Jayet

IA en art : sujet et objet

Une des singularités du croisement entre IA et pratiques créatives tient dans la double casquette de l’IA elle-même, à la fois objet et sujet des préoccupations des artistes. Deux exemples : Mosaic Virus de la Britannique Anna Ridler, artiste et chercheuse dans le domaine du big data(4), et Speculative Artificial Intelligence de l’Allemand Birk Schmithüsen, artiste audiovisuel et fondateur du collectif d’artistes ArtesMobiles. Les deux œuvres, également présentées à EXPERIMENTA, utilisent des techniques propres à l’IA pour “faire œuvre”. Mosaic Virus dessine un parallèle historique et poétique entre la “tulipe mania” qui a secoué les Pays-Bas et l’Europe à la Renaissance, avec la spéculation mondiale actuelle autour des crypto-monnaies (Bitcoin, …) dans un travail vidéo généré par une intelligence artificielle qui analyse, recoupe et utilise ces données. Sur trois écrans on peut voir une tulipe en bouton, en fleurs ou à demi ouverte, comme une version “2.0” des natures mortes néerlandaises de l’époque. L'apparence de la tulipe, elle, est contrôlée par le prix du Bitcoin et “Mosaic” est le nom du virus qui cause les rayures dans un pétale et augmente en 1630 la désirabilité des tulipes tout en provoquant la spéculation. Dans Speculative Artificial Intelligence, deux intelligences artificielles incarnées par des machines d’aspects sculpturales extraterrestres “conversent” entre elles à l’aide de sons et d’images. Basées sur les recherches actuelles en matière de langage intrinsèque à la machine, les deux intelligences artificielles ont été créées à partir d’un dictionnaire de mots usuels traduits en signaux sonores et visuels. Ces deux œuvres étudient les relations possibles entre théories, outils et technologies de la recherche en IA et créations artistiques. Ici, les techniques scientifiques sont mises au service des artistes tout en servant de supports qui, au final, accouchent d’esthétiques originales. Les datas sont les pinceaux de Ridler et la programmation machine est le burin – ou la gouge – de Schmithüsen.

Regard critique, regards obliques

L’art a souvent tiré la sonnette d’alarme en ce qui concerne l’emprise des machines sur notre monde. Difficile donc de ne pas voir une certaine forme d’ironie dans cette réappropriation des machines par les artistes. Une réappropriation bel et bien orchestrée par l’humain. Impossible également de passer totalement sur une hypothétique “révolte des machines” régulièrement annoncée. Que penser alors des médias qui nous présentent ces “machines artistes” ou ces logiciels “créateurs d’œuvres d’art” ? Passons sur les errements de l’IA en art. Le mirage Google DeepDream a fait long feu(5). Le sensible et la compréhension des enjeux scientifiques par les artistes d’aujourd’hui sont certainement les méthodes les plus appropriées pour établir des relations sereines avec l’ensemble du champ de l’IA et la façon dont ses problématiques impacteront notre société dans le futur. Souvent critiques face aux modèles dits “normatifs” de l’IA (du machine learning ou du deep learning, des applications destinées à la reconnaissance faciale, …), les artistes développent des pratiques inédites, posent des questions pertinentes et construisent également une position teintée d’ironie. L’automatisation, dénoncée comme aliénante et dénaturante dès la fin du XVIIIe siècle durant la première révolution industrielle, réinterrogée dans le cadre de la production artistique en 1936 par le philosophe, historien de l’art, critique littéraire et critique d'art Walter Benjamin, est également la cible des artistes contemporains. C’est le cas d’Adam Basanta qui présente, avec All We’d Ever Need Is One Another, une “IA artiste autonome” qui est également un studio de production artistique fonctionnant indépendamment de l’intervention humaine grâce à la diligence de deux scanners, d’une série d’algorithmes allant piocher dans les bases de données des fonds des grands musées internationaux et de la complicité du public et du marché de l’art prêt à tout accepter quand il s’agit de nouveauté. Avec cette œuvre, à la fois pertinente et hilarante, Basanta propose un point de vue (auto)critique et constructif à part égale, sur l’automatisation et le futur (qui sait ?) de l’art.
 

 
All We’d Ever Need Is One Another - Photo © Adam Basanta


Les artistes étant les êtres curieux que l’on sait, ils n’ont certainement pas fini de se pencher sur ce qui fait évoluer le monde dans lequel nous vivons. En matière d’événements, la mise en avant de la technique et de la science étant ce qu’elle est aujourd’hui, gageons qu’ils continueront de se pencher sur le sujet. L’ensemble des actions et des travaux dans le domaine de la relation IA et pratiques artistiques étant trop riche pour tous les évoquer dans un seul article (citons tout de même Soft Love de Frédéric Deslias et sa délicieuse relation amoureuse entre une IA et sa propriétaire, ou encore le très drôle Predictive Art Bot de Nicolas Maigret/Disnovation(6), une machine à inventer des concepts artistiques du futur en se basant sur le flux des données d’informations mondialisées, …), nous nous contenterons donc de conclure que le mariage entre IA et art n’est pas qu’une question de raison mais bien une histoire d’amour en devenir, une relation au long cours qui accouchera, n’en doutons pas, d’œuvres troublantes ou étonnantes, et prêtant aux débats.
 


(1)   www.theguardian.com/artanddesign/2019/may/15/ai-more-than-human-review-barbican-artificial-intelligence?
(2)   www.experimenta.fr/
(3)   vertigo.ircam.fr/
(4)   Big data, ou “mégadonnées” (ou encore données massives) désigne un ensemble très volumineux de données qui compose les bases de données informationnelle mondiales : échanges de messages, flux financiers, signaux GPS, …
(5)   Google DeepDream : https://www.lemonde.fr/pixels/article/2015/07/09/on-a-teste-pour-vous-deep-dream-la-machine-a-reves-psychedeliques-de-google
(6)   predictiveartbot.com

Article publié dans la Revue AS - Actualité de la Scénographie N°230
Le Laboratoire Arts & Technologies de Stereolux s’associe avec les Éditions AS (Actualités de la scénographie) pour une série d'articles consacrés aux technologies numériques, à l'art et au design. L'occasion de partager un point de vue original et documenté sur le futur des pratiques artistiques, en particulier dans le champ du spectacle vivant.

L’art du nucléaire - La beauté cachée de la radioactivité

Publié le 06/04/2020

Les artistes, ça ose tout. La lumière, le virtuel, les animaux, les fluides corporels, l'argent, … Tout, ou presque, peut servir de matériau de création. Y compris les matières fissiles et les déchets radioactifs pour certains apprentis sorciers. Pour d’autres, la java des bombes atomiques n’est qu’une simple source d’inspiration. Aperçu de cet “art du nucléaire” qui s’inscrit aux frontières de l’art et de la science.

Par Laurent Diouf
Article rédigé en partenariat avec le Laboratoire Arts & Technologies de Stereolux

Ô bleu

Si un jour vous voyez le cœur d’un réacteur nucléaire, il sera vraiment trop tard… Par contre, on peut apercevoir presque sans danger les barres de combustibles usagées qui reposent dans des piscines de refroidissement en émettant une lumière bleutée. Un bleu cobalt résultant de l’effet Tcherenkov, une onde de choc lumineuse observable lorsque des particules chargées électriquement se déplacent hors du vide, plus vite que la lumière. Stéfane Perraud évoque ces reflets bleutés et la menace qu’ils représentent au travers de son installation Plus bleu que le bleu (2013). Présenté en salle noire, cet étrange aquarium d’où se détachent les rayons d’un laser couplé à un servomoteur fait partie du Cycle Isotopia. C’est une série de projets trahissant sa préoccupation pour le nucléaire : Zone Bleue, Massacre-Tritium et Rets (un ensemble d’œuvres graphiques inspirées des schémas des dalles de chargement du cœur des réacteurs).

À défaut de pénétrer dans l’enceinte des centrales, certains artistes rôdent autour de ces chaudrons atomiques. Ainsi dans le cadre du projet collectif Power in the Land qu’elle a coordonné autour de la centrale de Wyfa au Pays de Galles dont la dernière tranche a été fermée en décembre 2015, Helen Grove-White pose le problème de leur démantèlement avec une “performance photographique” aux reflets également bleutés… Le projet Case Pyhäjoki (2013), mené conjointement par des artistes comme Mari Keski-Korsu et Erich Berger sur le site d’implantation d’une centrale en Finlande, pointe également l’impact environnemental des infrastructures nucléaires au travers d’interventions et d’ateliers. La signalétique et la mémoire des lieux de stockage des déchets préoccupent Cécile Massart. Hésitant entre land art et architecture monumentale, elle cherche à développer une mise en garde artistique dont la compréhension puisse résister à l’épreuve des siècles, si ce n’est des millénaires.

Paysages atomiques

Si le nucléaire civil est synonyme de dystopie, on a oublié qu’il a été au départ perçu comme une utopie. C’est ce mélange de rêve et cauchemar nucléaire que l’artiste Gair Dunlop fait revivre dans son diptyque audio/vidéo où il met en scène des documents d’information d’époque en regard de témoignages et de prises de vue récentes de bâtiments décatis (Atom Town: life after technology, 2011). On retrouve un processus similaire, à la limite du found footage, dans le montage vidéo de Chris Oakley avec Half-Life (2009), initialement montré dans le cadre du BANG (British atomic nuclear group). Cette structure informelle aujourd’hui disparue a “abrité” également The Nightwatchman, une série d’installations “théâtralisées” par Kypros Kyprianou & Simon Hollington qui tournaient notamment en dérision les protocoles de consultation administrative sur le nucléaire.
 


James Acord - Photo DR
 

Le rêve qui se transforme en cauchemar, c’est aussi le propos de Jürgen Nefzger au travers d’une série photos de paysages bucoliques où figurent d’insouciants pêcheurs, promeneurs ou baigneurs avec en arrière-plan la silhouette inquiétante des centrales et de leurs tours de refroidissement crachant leurs panaches de vapeur (Fluffy Clouds, 2003-2006). C’est un peu la même démarche qui anime Peter Cusack, version field recording. Il propose un voyage sonore dans les environs des centrales de Sellafield, Tchernobyl, Bradwell, Dungeness (Sounds from Dangerous Places, 2012). Étrange impression à l’écoute du souffle du vent balayant des câbles et de chants d’oiseaux mêlés aux bips des compteurs Geiger…



James Acord - Photo DR
 

Le spectacle nucléaire

Pour leur vidéo-installation RadianceScape (2016), le collectif multimédia Xceed utilise les datas du site collaboratif SafeCast (http://realtime.safecast.org), plate-forme qui collecte en temps réel des informations sur le taux de radiation de différents lieux. Avec ces données, Xceed construit une sorte de graphisme animé, renforcé par des lasers pour la spatialisation et visualisation, et une bande-son ambient noise conçue à partir des détecteurs électromagnétiques de radioactivité. Ce parcours coordonné et pixellisé en forme de “road trip” radioactif a été présenté au Microwave International New Media Arts Festival de Hong Kong puis été projeté sous un dôme en full HD, le Deep Space 8K, lors de l’édition 2016 d’Ars Electronica.
 


Série Fluffy Clouds (2003-2006) de Jürgen Nefzger, Sellafield, Angleterre - Photo DR


Les radiations, toujours, et leurs inévitables conséquences génétiques sont au centre de Sirvertian Human - Wisdom, Impression, Sentiment (2015) d’Ai Ikeda. Un tableau qui évoque à la fois l’Homme de Vitruve de Léonard de Vinci et une planche anatomique des points d’acupuncture. En fait, c’est un répertoire des effets de la radioactivité sur le corps humain. Cette pièce est inséparable d’un assemblage de verres grossissants au travers desquels on peut observer des chromosomes ayant subi des modifications dues à la radioactivité… Mais la grande peur reste celle de la guerre. Outre la beauté fascinante des champignons atomiques que le bien nommé Michael Lights a sublimé sur les clichés qu’il a rassemblés dans un livre (100 Suns, Knopf Doubleday Publishing Group, 2013), c’est Clay Lipsky qui réactualise nos angoisses avec Atomic Overlook (2013-14), un travail de photomontage qui emprunte la technique de collage et de détournement des surréalistes et situationnistes. L’horreur est encore plus dérangeante puisque ce ne sont pas des militaires qu’on voit sur ces clichés apocalyptiques mais des badauds qui semblent assister aux explosions atomiques comme s’il s'agissait d’un feu d'artifice. Curieuse sensation à la vue de cette “société du spectacle nucléaire”…
 


Série Fluffy Clouds (2003-2006) de Jürgen Nefzger, Nogent-sur-Seine, France - Photo DR


Tout le monde déteste la bombe

En attendant la Troisième Guerre mondiale, d’autres menaces planent. Notamment celle du terrorisme et d’une bombe sale qui disséminerait des produits radioactifs, avec toutes les conséquences sociales, médicales, écologiques et politiques que cela impliquerait. C’est ce que le collectif Critical Art Ensemble dénonce dans une performance/intervention, Radiation Burn (2010). Avec un réalisme cru, en présence d’un public et d’autorités locales, ils investissent et délimitent un périmètre où ils font exploser une bombe factice, puis déambulent en combinaisons de protection pour faire des relevés pendant qu’un scientifique dénonce l’utilisation de cette peur à des fins de propagande étatique.

Mais l'artiste qui a le mieux synthétisé le danger de la prolifération nucléaire c’est Isao Hashimoto au travers de son animation vidéo 1945-1998 (2003). En un peu plus de quatorze minutes, on y voit quasiment toutes les bombes qui ont explosé jusqu’à ce que les essais atmosphériques puis souterrains soient bannis. L’inventaire commence en 1945, avec Trinity, première explosion dans le désert au Nouveau-Mexique avant les largages sur Hiroshima puis Nagasaki… Le planisphère n’affiche pour l’heure qu’un seul drapeau, celui des États-Unis. Le décompte commence. Un bip retentit chaque seconde, équivalent à un mois. Une lueur doublée d’un son matérialise chaque explosion. Les États-Unis en affichent “8” lorsqu’arrive un deuxième acteur, la Russie. Les années s’enchaînent, d’autres pays s’invitent dans le bal nucléaire (l’Angleterre, la France, la Chine, l’Inde). À certaines périodes, l’animation clignote dans tous les sens. Puis cela finit par s’espacer. Au total, le compteur affiche 2 053 explosions sur cinquante ans. Un tableau qui pourrait être “updaté” avec Israël, le Pakistan et la Corée du Nord…
 


Plan C à Manchester de Eva & Franco Mattes - Photo DR


Esthétique du désastre

Pour l’heure, ce sont les centrales qui explosent. Tchernobyl puis Fukushima. Parmi les nombreuses créations vidéo qui “documentent” ces lieux du désastre, The Radiant (2012) du collectif The Otolith Group concentre toutes les techniques vidéo (found footage, …) et les regards (critiques, empathiques, …) sur le sujet. La séquence où le liquidateur japonais pointe son doigt ganté vers l’objectif d’une caméra de surveillance est particulièrement saisissante. On la retrouve dans son intégralité dans le film de Philippe Rouy, Machine to Machine (2013). Ces images traduisent l’émergence d’un art du “temps de la fin” (pour citer Günther Anders), où se combine “esthétique de la catastrophe” et “poétique des peurs”. Ce qu’avait cristallisé le philosophe Paul Virilio au travers d’une exposition à la Fondation Cartier en 2002 baptisée Ce qui arrive.

Dans cette esquisse du “musée de l’accident” figurait la catastrophe de Tchernobyl. En préambule de l’exposition, dans un avertissement, il renversait les propos mensongers des experts du nucléaire au sujet du fameux nuage en déclarant : si on expose une bombe atomique, il ne s’agit que d’un problème purement culturel… Signalons que Le Sarcophage de Bilal & Christin (2000) repose sur cette idée d’un “Musée de l’Avenir” dystopique et axé autour de Tchernobyl, cette BD se présentant comme une vraie/fausse plaquette publicitaire, parabole d’un art hypermoderne et d’un futur technologique “rayonnant”.

Zone d’exclusion

Dans l’absolu, nous y sommes déjà : dans la foulée des premières excursions touristiques sur les lieux de catastrophes (50 000 visiteurs à Tchernobyl en 2017 selon les chiffres officiels), quelques artistes ont commencé à jouer les “stalkers” aux abords des centrales accidentées… Un peu sur le modèle des activistes Yes Men, le collectif d’artistes Chim↑Pom a monté, avec des artistes associés, une expo intitulée Don’t Follow the Wind (2015). Particularité, les œuvres – installations sonores, dispositifs, projections vidéo, objets – sont dispersées à l’intérieur même du périmètre d’exclusion de Fukushima ! L’ouverture au public est donc une chimère compte tenu du temps de décontamination… Pour plus de réalisme, la vraie/fausse invitation pour l’exposition était entourée d’un revêtement de protection et affichait une date incertaine de fin. On a néanmoins un aperçu de cette exposition invisible sur un site dédié, ainsi qu’au travers d’un catalogue, de quelques artefacts et d’un making off.

Parmi les artistes qui ont participé à cette initiative figurent Eva & Franco Mattes (alias 0100101110101101.org) avec A Walk in Fukushima. Il s’agit d’un dispositif d’immersion à 360° qui nous plonge dans cette zone d’exclusion grâce à des casques VR camouflés dans des masques bricolés qui donnent un air de BD étrange et surréaliste au public. Auparavant, le duo avait conçu, en compagnie d’autres artistes, une installation ludique à partir de barres métalliques récupérées sur un ancien manège situé dans la zone interdite de Tchernobyl ! Avec ces matériaux, ils ont reconstitué une balançoire qui a été érigée clandestinement dans un parc à Manchester (Plan C, 2010). Avec aplomb, ils ont toujours nié que cette structure puisse être radioactive… Autre artiste invité dans le cadre de Don’t Follow the Wind, Trevor Paglen. Lui aussi s’est amusé avec des déchets récupérés en zone interdite. Moins spectaculaire, mais tout aussi dérangeante, sa création consiste en un cube vitrifié de 20 cm de côté, de couleur bleu-vert avec des striures noires. Il est fabriqué à partir de résidus faiblement radioactifs prélevés aux abords immédiats de Fukushima et d’autres issus du site de la première explosion atomique américaine au Nouveau-Mexique (Trinity Cube, 2015). Une pensée émue pour les techniciens chargés de mettre en place la présentation de cette œuvre…
 


Plan C à Manchester de Eva & Franco Mattes - Photo DR


La nucléarisation du monde

Hors de cette “non-exposition”, on retrouve le même principe avec Black Square XVII (2015) de Taryn Simon. Cette œuvre opaque est une compression de déchets encore plus radioactifs, vitrifiés puis emprisonnés dans un petit container en métal renforcé qui renferme aussi une missive de l’artiste pour le futur. Réalisée à l’occasion du centenaire du fameux Carré noir sur fond blanc de Malevitch, que le dispositif de présentation rappelle, cette pièce est accrochée au Garage Museum of Contemporary Art de Moscou mais ne pourra être vue sans protection que dans mille ans… Ce projet a été conçu en collaboration avec ROSATOM (l’équivalent russe de l’Autorité de sûreté nucléaire). Au passage, l’Atelier Arts-Sciences de Grenoble, dont le CEA (Commissariat à l’énergie atomique) est partenaire, se tient très éloigné de ce genre de pratiques… Le seul pôle constitué autour de démarches artistiques liées au nucléaire est celui initié par la curatrice Ele Carpenter au sein d’Arts Catalyst, une structure qui porte des projets orientés art, technique et critique sociale.

Plus simple à manipuler que les déchets nucléaires, la terre contaminée peut également être un élément constitutif d’une œuvre. Reprenant le vieux principe de l’instrument “préparé”, Fuyuki Yamakawa joue avec des interférences provoquées par la radioactivité qui s’échappe d’un échantillon de sol contaminé via des guitares reliées à des compteurs Geiger qu’il manipule revêtu d’une combinaison protectrice (Atomic Guitars Marks I & II, 2011). Pour les concerts, “come as you are” : le public n’est pas obligé d’arborer une combinaison NBC… Redécouvrant l’effet du rayonnement sur la pellicule argentique, le photographe Shimpei Takeda, originaire de Fukushima, a mis au point tout un protocole d’impression à partir de prélèvements de terre radioactive qu’il a méticuleusement collectés et géolocalisés au pourtour de Fukushima. Il en résulte une cartographie en noir et blanc, constellée d’impacts qui semblent scintiller comme les étoiles dans l’univers (Traces, 2012).

Le rayonnement de l’art

On connaît bien ce principe de rayonnement ionisant tant il est associé à l’imagerie médicale. En compagnie de Hélène Lucien, Marc Pallain a déposé des films radiographiques, in situ, à Fukushima, révélant ainsi des arabesques dessinées par les rayons gamma (ArtXperience in Japan, 2012). À l’inverse, sans s’exposer directement (si l’on ose dire), le plasticien Marc Ferrante recourt à ce procédé avec sa collection de radios de mains. Au total, 110 images liées à des professions éminemment manuelles (chirurgiens, marionnettistes, …). Les radios montrent des gestes spécifiques dans leur dénuement squelettique (Jeux de Mains…, 2005-2017). Mais la démarche a été jugée suffisamment ambigüe pour que l’ASN (Autorité de sûreté nucléaire) opère des inspections auprès des laboratoires médicaux où ont été réalisés les clichés et impose un rappel à la loi, arguant que l’usage de la radiographie sur le corps humain à des fins non médicales est interdit, selon l’article L1333-11 du Code de santé publique…

Bénéficiant d’un arsenal législatif moins rigoureux et d’entrées privilégiées au sein du complexe nucléaire militaro-industriel de Hanford, près duquel il vivait dans l’État de Washington, James Acord reste le seul artiste à ce jour à avoir manipulé des matières fissibles d’une extrême dangerosité. Dûment doté d’une licence unique dont il s’était fait tatouer le numéro dans le cou, ce “Facteur Cheval du nucléaire” avait récupéré des barres d’uranium appauvri extraites d’un réacteur démantelé avec pour ambition de réaliser un ensemble de sculptures monumentales en forme de land art apocalyptique. Il subsiste quelques reliquaires atomiques, mais son “grand œuvre” reste inachevé : James Acord s’est suicidé en janvier 2011.

 


Bibliographie
- Ele Carpenter, The Nuclear culture source book, Black Dog Publishing, 2016
- Gabrielle Decamous, Invisible colors : the arts of the atomic age, MIT Press, 2019
- Jürgen Nefzger, Fluffy Clouds, Hatje Cantz, 2010
 

Article publié dans la Revue AS - Actualité de la Scénographie N°229
Le Laboratoire Arts & Technologies de Stereolux s’associe avec les Éditions AS (Actualités de la scénographie) pour une série d'articles consacrés aux technologies numériques, à l'art et au design. L'occasion de partager un point de vue original et documenté sur le futur des pratiques artistiques, en particulier dans le champ du spectacle vivant.