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Labo Arts & Techs

Sous haute surveillance

Publié le 06/10/2020

Entre culture du hack, critique sociale et contestation politique, comment les artistes détournent voire dupent la surveillance de masse ?

Reconnaissance faciale, caméras omniprésentes dans l’espace public, collecte des données personnelles, traçage et même traquage en ligne ou via l’appli d’un smartphone... Alors que sonne le glas de l’anonymat, les artistes s’insurgent contre la multiplication de ces atteintes aux libertés individuelles en s’emparant des outils de la surveillance pour les démystifier, les détourner et les critiquer. Pourtant, l’art de la surveillance – l’artveillance de certains universitaires – ne se cantonne pas au numérique et plonge ses racines technocritiques dans les contestations de la première révolution industrielle. Sauf que l’ampleur et la systématisation de la surveillance de masse sont sans précédent et obéissent non plus à des choix technologiques ou sociaux, mais bien politiques.

Par Carine Claude 
Article rédigé en partenariat avec le Laboratoire Arts & Technologies de Stereolux

En ce sens, la période qui suivra le 11 septembre marque un tournant dans la reconnaissance de l’art de la surveillance, comme en témoigne la multiplication des expositions autour de ce sujet. Alors que la Tate accueillait Exposed: Voyeurism, Surveillance and the Camera dès 2010, Rhizome et le New Museum de New York organisaient en 2015 un événement art & tech réunissant l’activiste Jacob Applebaum et l’artiste chinois Ai Weiwei venus évoquer leur vision de l’art de la dissidence sous haute surveillance. En effet, l’artiste chinois avait installé des webcams chez lui – les “weiweicams” – diffusant son quotidien 24h/24 sur un site dédié. Une autosurveillance militante qui ne fut pas du goût des autorités du gouvernement central.

La fin d’un âge d’or ?

Les révélations d’Edward Snowden ne sont certainement pas étrangères à cet engouement. Une exposition fera date. En 2016, le Whitney Museum of American Art accueillait l’artiste, journaliste et réalisatrice Laura Poitras, lauréate du prix Pulitzer et oscarisée en 2015 pour son film documentaire Citizenfour retraçant le parcours et la traque du lanceur d’alerte. À la frontière de l’installation immersive et de la performance, l’événement du Whitney intitulé Astro Noise se référait au nom du fichier crypté confié en catimini par Edward Snowden à la journaliste en 2013. Une liste accablante de preuves témoigne de la surveillance de masse opérée par la NSA (National security agency). Programme de surveillance par drones, guerre de renseignements, sévices à Guantánamo, … Astro Noise balayait toutes les terreurs de l’Amérique post 11/09, passées au crible acerbe de la journaliste comme autant d’appels à la prise de conscience des visiteurs.

Face to Facebook de Paolo Cirio - Photo © Paolo Cirio/Courtesy

Il serait faux d’affirmer que l’âge d’or de l’art de la surveillance appartient au passé”, explique Léah Snider, chercheuse canadienne spécialiste de ces questions. “Les modèles de surveillance et de saisie n’ont cessé de se perfectionner depuis 2014 et les artistes continuent à se pencher sur la question de la relation entre les nouvelles technologies et la vie privée ; et elle se pose incontestablement dans la société actuelle. Mais j’observe depuis cette période une plus grande acceptabilité sociale du contrôle numérique de nos espaces de vie quotidienne. En réponse, plusieurs artistes nous informent ainsi des différents types d’interactions qu’entretient l’homme avec les algorithmes au quotidien et l’usage répandu de technologies intrusives dans nos habitudes de consommation ; en d’autres mots, il s’agit d’un regard sur la surveillance commerciale, plus qu’étatique.”

La vidéosurveillance et ses récents avatars, les drones, ont largement inspiré les artistes, notamment Trevor Paglen connu pour avoir dévoilé les bases du complexe militaro-industriel américain. Plus insidieuse, la collecte – voire le pillage des données personnelles – et la toute puissance des GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft) constituent un vaste terrain de jeu pour les artistes de la donnée.

La naissance esthétique et conceptuelle de l’art de la surveillance relève de plusieurs médiums, dont la photographie. À l’époque où j’étudiais l’art de la surveillance et les œuvres de David Rokeby (pionnier de l’art interactif), c’est la vidéosurveillance qui demeurait le médium de prédilection de cet art puisqu’elle permet, par son temps instantané, de renvoyer au regard continu et d’explorer l’instant”, ajoute Léah Snider. “Les technologies se sont affinées mais les œuvres d’artistes actuels révèlent ce même jeu de pouvoir qui s’exerce entre le regardant et le regardé. Le regardant se présentant ici en référence aux algorithmes comme ‘non-humain’.”

L'œuvre de l’artiste italien Paolo Cirio en est un bon exemple. Chantre du détournement critique des nouvelles technologies, il se distingue par son profil polymorphe d’artiste conceptuel, de hacker et d’activiste. En s’attaquant aux systèmes de l’information et à la pseudo transparence des espaces sociaux dominés par le Net – vie privée, démocratie, finances – il soulève les problèmes éthiques posés par la domination des GAFAM dans l’utilisation de nos données personnelles. À son palmarès, de nombreux prix décernés par le prestigieux festival d’arts numériques Ars Electronica et une belle collection de poursuites en justice. Pour la création de Face to Facebook (2011), l’artiste a ainsi aspiré plus d’un million de profils sur le réseau social. Filtrés par un logiciel de reconnaissance faciale, il en a extrait quelque 250 000 pour créer un faux site de rencontres basé sur l’analyse des expressions de visage. Cela lui aura valu l’ire de la firme et une couverture médiatique en proportion.

L’année suivante, il récidive avec la série Street Ghost (2012). En taille réelle, il colle dans les rues les images des personnes photographiées à leur insu par les caméras de Google Street View à l’endroit exact où les prises de vues ont été faites, histoire de perturber la frontière entre fantômes numériques et reproductions bien réelles stockées dans les archives de Google. Plus récemment, cet hyperactif – il enseigne également au Fresnoy, Studio national des arts contemporains, et cultive son projet Next Generation(s) en résidence à La Condition Publique de Roubaix – a développé le projet Sociality (2018), une mise en ligne de 20 000 brevets d’algorithmes, modules publicitaires et autres interfaces déposés par les médias sociaux, qu’il a classé selon leur potentiel de nuisance (tel algorithme favoriserait la discrimination, tel autre la surveillance ou la censure). Le tout compilé dans un manuel intitulé The Coloring Book of Technology for Social Manipulation. L’auteur, qui ne manque pas d’humour, l’a publié… sur Google Books.

Sur scène

Discontrol Party 2, Samuel Bianchini, 2011. La Gaîté Lyrique, Paris - Photo © Samuel Bianchini, ADAGP

Discontrol Party, Samuel Bianchini, 2009. Espace Pasolini, Théâtre international de Valenciennes - Photo © Alexis Komenda

L’art de la surveillance n’est pas que l’apanage des artistes plasticiens numériques et se prête volontiers à l’art de la performance. Particulièrement saisissante, la performance dystopique Drone-2000, initiée en 2014 par Nicolas Maigret, est conçue comme une série de productions critiques faisant écho à l’engouement pour l’utilisation des drones, pourtant invasifs et anxiogènes, qui pullulent dans l’espace militaire comme civil. Survolant le public, les drones de cette performance ont été conçus comme des systèmes autonomes contrôlés par des algorithmes instables dont la présence dysfonctionnelle s’impose comme une menace latente au-dessus de nos têtes. “Ici, la croyance dans l’autonomie de la machine n’est pas qu’un concept discursif mais une véritable expérience partagée avec le public, déclenchant des réactions viscérales et psychologiques face à un danger à la fois symbolique et réel”, déclare l’artiste, également enseignant à la Parsons Paris et co-fondateur de Disnovation.net, un espace critique de la propagande de l’innovation.

Avec Discontrol Party #3, Samuel Bianchini, artiste et enseignant-chercheur à l'Ensad (École nationale supérieure des arts décoratifs) de Paris, a imaginé “un dispositif qui fait se rencontrer deux mondes : celui des technologies de surveillance les plus évoluées et celui de la fête”. Présentée en 2018 à l’occasion de Nous ne sommes pas le nombre que nous croyons être, un événement sous l’égide de la Chaire arts et sciences de l'École polytechnique, de l’Ensad, de la fondation Daniel et Nina Carasso et du Festival de danse Faits d’hiver, cette performance permet de transformer une salle de spectacle en discothèque où un public de joyeux fêtards est mis sous contrôle le temps d’une soirée. Avec sa piste de danse, son électro entêtante et son ambiance surchauffée, rien ne la distingue a priori d’une classique clubbing party. Sauf que tout un arsenal d’outils de contrôle traque en permanence les clubbers dans leurs moindres faits et gestes. Vision par ordinateur, RFID-UWB (technologie ultra-large bande), caméra infrarouge, reconnaissance faciale, identification, IoT (Internet des objets), traçabilité, géolocalisation indoor, interaction via smartphones, ... le tout projeté massivement dans l’espace scénique. Impossible dès lors pour les spectateurs d’échapper aux cartographies de leurs déplacements, aux images des caméras de surveillance ou à un zoom sur leur comportement.

Drone-2000 - Photo © Nicolas Maigret

En donnant à voir les données d’une surveillance omniprésente qui se terre dans l’invisible au quotidien, la performance incite les participants à reprendre le contrôle, à déjouer la traque et à faire vaciller le système. Pour Samuel Bianchini, si la surveillance des espaces publics s’intéresse principalement aux mouvements de foule organisés (flux de personnes, file d’attente, quai d’embarquement, …), les comportements festifs apparaissent, pour leur part, peu compatibles avec le repérage, le suivi et la recherche d’individualisation. “En provoquant leur confrontation et le possible débordement d’un monde par l’autre, ce dispositif prospectif pourrait bien renouer avec quelques traits primitifs d'un de nos plus vieux rituels : la fête”, décrit-il.

Pour une plongée dystopique jusqu’à la suffocation dans un futur fait de surveillance généralisée et de contrôle des masses, la Compagnie Le Clair Obscur s’est attelée à l’adaptation théâtrale du dernier roman d’Alain Damasio, Les Furtifs, en misant sur l’immersion sonore du spectateur. Équipés de casques audio, les spectateurs sont transportés par les effets binauraux et la spatialisation sonore d’une mise en scène épurée conduite par Frédéric Deslias, fondateur de cette compagnie rassemblant artistes et développeurs au croisement des arts vivants et des arts numériques. À la fois compositeur, artiste multimédia et metteur en scène, Frédéric Deslias s’était lancé dans un premier jet en 2018 avec une création radiophonique autour de ce roman, avant de signer son adaptation scénique créée en janvier 2020 à la Scène nationale 61 d’Alençon, puis au Théâtre Paris-Villette dans le cadre de la Biennale Némo.

Biosurveillance & bioanonymat

Parallèlement aux enjeux de la surveillance généralisée se pose la question de l’addiction aux technologies numériques et de la manière dont nos usages quotidiens alimentent, souvent à notre insu, la collecte de nos informations personnelles. C’est cette relation quasi fusionnelle aux objets connectés qu’explore l’artiste activiste russe Dasha Ilina, dont le travail décapant traite aussi bien de cyberféminisme que de cybersurveillance. Considérant que nous sommes de véritables passoires à données, elle excelle dans le registre de l’absurde et du DIY (Do it yourself). Ainsi, son Center for Technological Pain propose des solutions low tech au second degré pour résoudre des problèmes de santé, fictifs ou bien réels, liés à l’utilisation intensive des ordinateurs ou des smartphones. Pendant le confinement, elle a d’ailleurs créé un jeu en ligne avec l’écrivaine américaine Sofia Haines où chacun peut choisir les options de sa quarantaine, chaque choix entraînant son lot de conséquences plus ou moins désastreuses. “De nombreux problèmes sociaux et technologiques se sont révélés avec cette crise du Coronavirus”, explique-t-elle. “Une chose évidente qui ressort de cette pandémie est notre dépendance aux produits manufacturés. C'est l’une des histoires que nous avons développée pour ce jeu et que nous avons simplement appelée Choose your own quarantine. Et bien entendu, le contact tracing, même si nous avons développé le jeu avant la sortie de toutes les applis gouvernementales de suivi type StopCovid !

Mais on ne sème pas ses données que sur le Web. La collecte des informations biométriques se généralise, du passeport à la carte de crédit, du contrôle aux frontières à l’accès aux services publics. Depuis plusieurs années, cette forme de biosurveillance, éminemment personnelle et intime, rentre dans le collimateur de Heather Dewey-Hagborg. En collectant de l’ADN sur des mégots, du chewing-gum ou des cheveux dans les rues de Brooklyn, l’artiste-chercheuse américaine s’est fait connaître avec sa série Stranger Visions (2012-2014), de saisissants portraits imprimés en 3D par des algorithmes d’analyse spéculant sur le genre ou l’ethnie de leurs propriétaires. Pour se fondre dans le bioanonymat le plus total, elle a même imaginé, non sans humour, un kit DIY pour extraire, effacer et remplacer l’ADN répandu un peu partout sur nos affaires. Comme un pied de nez à la néo-surveillance génétique…

Article publié dans la Revue AS - Actualité de la Scénographie N°232
Le Laboratoire Arts & Technologies de Stereolux s’associe avec les Éditions AS (Actualités de la scénographie) pour une série d'articles consacrés aux technologies numériques, à l'art et au design. L'occasion de partager un point de vue original et documenté sur le futur des pratiques artistiques, en particulier dans le champ du spectacle vivant.

Electroni[k], Oblique/s et Stereolux s’associent pour proposer AMBIVALENCES, une série de rendez-vous autour des relations art, société et technologie

Publié le 03/09/2020

AMBIVALENCES est un programme commun de rencontres et conférences, lancé en octobre 2020 et porté par trois acteurs français des arts numériques : Electroni[k] (festival Maintenant) à Rennes, Oblique/s (festival ]interstice[) à Caen et Stereolux (festival Scopitone) à Nantes. 
Ce programme se déploiera sur trois ans minimum, avec une thématique annuelle. Chaque année sera déclinée en trois chapitres proposés comme une série de réflexion à suivre lors des trois festivals.
 

Explorer l’impact du développement technique sur nos sociétés

Dans une société en proie à la résurgence et la constance des crises environnementales, sociales, culturelles, économiques, politiques et sanitaires, la numérisation de nos existences complexifie d’autant la lecture et l’analyse des mutations actuelles. Partant du postulat que la technologie numérique n’est pas « neutre » et qu’il convient de re-contextualiser le travail des artistes et la place de l’art au regard des problématiques contemporaines, la volonté d’explorer le thème de l’ambivalence croise plusieurs réflexions :

  • Ambivalence du numérique d’une part, présenté comme une solution à différents problèmes actuels ou comme un progrès en soi intangible (« solutionnisme technologique »), sans que cela ne soit forcément questionné mais entraînant des effets négatifs sur différents plans (impact environnemental, vie privée, poids démesuré de certains acteurs, etc) qui doivent être interrogés. 
  • Ambivalence de l’art numérique d’autre part et de ses acteurs (dont nous sommes), qui contribuons à faire émerger des critiques tout en participant à une forme de banalisation, d’acceptabilité et de diffusion de technologies numériques.

L’objectif de ces rendez-vous est d’ouvrir des temps de réflexion partagés visant à explorer sous différentes facettes les mutations (positives comme négatives) engendrées par le développement technique de nos sociétés sur différents plans (environnement, société, politique…), ainsi que les lignes de tensions internes traversant ces techniques.
 

Explorer les mutations actuelles par le prisme de la création artistique

Le rôle de l’art, en tant que source de questionnements, d’interrogations et de critiques, nous paraît essentiel pour explorer ces questionnement et ces enjeux. Le point de vue « artiste » à travers sa création, son processus de production et l’expérience qu’il propose permet de traverser l’ensemble des thèmes abordés et constitue la trame d’une réflexion collective. Cette « entrée » permet de parler de l’environnement, du vivant et du politique en conservant une ligne directrice précise et stable.

La pensée prédictive de l’artiste, faite autant de sa prospection intime que de l’acuité de ses sens permet en outre d’explorer des futurs probables, désirables, souhaitables, obsolètes, contraints, défectueux, d’écrire des scénarios spéculatifs et de nous extraire de la dichotomie utopie (la technique va nous sauver) / dystopie (il n’y a plus rien à faire).

La crise sanitaire liée au COVID-19 remet en perspective nombre de questionnements et implique modestement de reconsidérer nos modèles, nos acquis et nos pratiques. Le temps est marqué par l’incertitude et à défaut de pouvoir y répondre, nous pouvons poser des questions et avancer qu’une réflexion éclairée et ouverte est un bon début. La notion de mutation est bien évidemment un écho à la nature virale de cette crise qui touche en profondeur notre perception individuelle et collective de ce qui fait ou devrait faire « société ».
 

Trois axes de lecture de cette notion seront proposés :

  • Mutations environnementales (2020/2021)
  • Mutations du vivant (2021/2022)
  • Mutations politique (2022/2023)


Ambivalences #1 (2020/2021) : mutations environnementales

CHAPITRE 1 : Art, environnement et numérique 
Festival Maintenant - Rennes - jeudi 8 octobre 2020 > programme détaillé

Ce premier chapitre s’attachera à présenter un état des lieux des relations art, numérique et environnement et à questionner leurs inter-relations. Comment l’art en général et l’art numérique en particulier évoluent-ils face à la crise environnementale ? Comment les artistes s’emparent-ils de cette réalité et se positionnent-ils face à ces enjeux ? Peuvent-ils contribuer à la prise de conscience et encourager l’action publique et citoyenne en se positionnant comme observateur et défenseur du vivant ?
 

 

CHAPITRE 2 : Take Care
Festival ]interstice[ - Caen - mai 2021

Le “soin” - songer à - est une préoccupation, une attention forte que l’on porte à ce qui nous environne. La technologie lisse, neutre et sans impact est un leurre sinon un mensonge qui affecte “ nos” environnements (la nature, la ville, la société, le politique, nos libertés, nos corps, les cultures…) Nous sommes vulnérables mais pas toujours impuissants ni innocents face aux risques et nous pouvons parfois réparer et soigner aussi bien le paysage que la relation à l’autre, au sens intime, individuel et collectif. Mais comment ? Par quelles configurations et processus ? À travers plusieurs rencontres (focus, conférences et tables rondes) avec des artistes et chercheuses et chercheurs, nous tenterons de prendre soin de nous.
 

CHAPITRE 3 : Horizons
Festival Scopitone - Nantes - septembre 2021 

De la nécessaire prise en compte d’enjeux socio-politiques à différentes initiatives visant à repenser les infrastructures et usages du numérique, en passant par une réflexion sur l’articulation entre nature et technologie, ce troisième et dernier chapitre du cycle “Mutations environnementales” proposera d’explorer différents horizons possibles pour le numérique et sur le rôle des artistes dans ce contexte. Il offrira également une ouverture sur le cycle #2 d’Ambivalence(s), consacré aux mutations du vivant.
 


Présentation des structures

Ambivalences émane d’une dynamique interrégionale portée par Oblique/s (Normandie), Stereolux (Pays-de-La Loire) et Electroni[k] (Bretagne). Elle s’inscrit dans la lignée des réflexions portées par le réseau national HACNUM, autour des enjeux propres aux acteurs et au secteur des arts hybrides et cultures numériques.

Electroni[k] développe depuis 2001 un projet dédié à la création artistique d’aujourd’hui dans les domaines du son, de l’image et des nouveaux médias, avec une attention particulière portée aux créations pluridisciplinaires et innovantes. L’association produit tous les ans en octobre le festival Maintenant, pensé comme un instantané des pratiques artistiques contemporaines, et crée avec ses partenaires de multiples dispositifs d’action culturelle à l’année à destination de nombreux publics autour des mots-clefs arts, musiques & technologies.

Oblique/s est une plateforme artistique et culturelle dans le domaine numérique en Normandie qui valorise les initiatives régionales et soutient l’implantation territoriale de la création en privilégiant les approches croisées, le décloisonnement et la transversalité à travers la construction d’un réseau des cultures numériques et la production de ressources pour ses acteurs et le public. Oblique/s développe un réseau numérique transversal, préconise la création d’une saison culturelle numérique jeune public, favorise la mobilité et l’articulation avec l’éducation, la recherche et les collectivités. Oblique/s, partenaire de Station Mir, co-organise le festival ]interstice[.

Stereolux est un projet culturel et artistique nantais orienté vers les musiques actuelles et les arts numériques, porté par l’association Songo. En son sein, le Laboratoire Arts & Technologies de Stereolux est un espace de réflexion et d’expérimentation sur la technologie « par et dans les arts numériques ». Dans cette perspective, la mission du Laboratoire est de proposer et d’alimenter une réflexion à la fois prospective, expérimentale et critique en croisant approches artistiques, scientifiques et technologiques. Organisé par l'association depuis 2002, le festival Scopitone est un rendez-vous de dimension internationale dédié aux cultures électroniques et aux arts numériques.

Écologie, effondrement et création - Quand l’avenir de la planète inspire les artistes

Publié le 15/07/2020

Adrien Cornelissen
Article rédigé en partenariat avec le Laboratoire Arts & Technologies de Stereolux

Comment l’écologie et l’effondrement se traduisent-ils dans la création contemporaine ? Performances, installations, théâtre ou danse, que nous racontent les artistes ? En quoi la création numérique, par sa nature et ses singularités, est-elle sensible à ces sujets ?

Effondrement ou collapsologie

De quoi parle-t-on ?
- La notion d’effondrement renvoie au processus mondial et systémique à l’issue duquel les besoins de base (eau, alimentation, santé, énergie, transport, …) ne sont plus garantis à une majorité de la population par des services encadrés par la loi ;
- La collapsologie étudie scientifiquement l’effondrement qui proviendrait de la conjonction de différentes crises : environnementale, énergétique, économique, ... La collapsologie est donc un exercice transdisciplinaire enrichi par des spécialistes venus de tous horizons : économie, sociologie, politique, agriculture, santé, … Elle est amplifiée en France par les voix de Pablo Servigne (philosophe), Raphaël Stevens (chercheur) ou Yves Cochet (homme politique français et ex-ministre de l’environnement), tous réunis au sein de l’Institut Momentum, un laboratoire d’idées en réponse à l’effondrement.

L’humanité est face à une crise qu’elle a elle-même provoquée : disparition de la biodiversité et dérèglement climatique sont devenus une réalité palpable engendrant catastrophes sociales et économiques. Entrée dans le langage courant, la notion d’anthropocène résume ce constat : elle qualifie notre époque où l’impact de l’Homme sur son environnement est plus important que les forces géologiques existantes. Les théories liées à l’effondrement de notre civilisation, notamment la collapsologie, foisonnent logiquement et trouvent un écho auprès de cercles intellectuels ou du grand public.
L’heure n’est donc plus au climato-scepticisme, du moins pour une génération écologiste persuadée de pouvoir influer sur la destinée du vivant. Dans un système mondial, les artistes, dont certains revendiquent une pratique militante et activiste, ont un rôle à jouer : ils permettent une compréhension des enjeux et offrent une interprétation – parfois malgré eux – du présent et du monde à venir.

Une prise de conscience relative

Un lieu commun voudrait que l’art soit le reflet de notre société. L’idée d’une conscience écologique massive dans le monde de la création est pourtant à nuancer. Paul Ardenne, historien de l’art, commissaire d’exposition et auteur du livre Un art écologique : création plasticienne et anthropocène (Éditions Le Bord de l’eau), précise que “les formes d’arts écologiques existent depuis les années 60’ mais restent très minoritaires. Il n’y a pas de corrélation avec l’urgence actuelle ou avec la médiatisation du sujet”.​
Au regard du nombre d’expositions d’ampleur autour de l’écologie et de l’effondrement, difficile de contredire ce point de vue. Paul Ardenne complète ce propos : “Le sujet n’a quasiment jamais été présenté, ni en France ni à l’étranger. Le genre, le corps, les médias ou la publicité sont des thèmes maintes fois explorés, pas l’écologie et l’effondrement”. Notons cahin-caha des expositions caressant ces thématiques comme Jusqu’ici tout va bien présentée au Centquatre à Paris en 2019 ou Exo-Evolution présentée au ZKM de Karlsruhe en 2015 invitant à voyager vers des futurs plus ou moins désirables du post-humanisme.
Cependant, si la conscience écologique dans le monde artistique semble à la marge, des initiatives remarquables voient le jour comme le Prix COAL Art et Environnement récompensant annuellement des œuvres variées autour d’un thème écologique. En 2019, ce dernier était intitulé “Climat, catastrophes et déplacements” ; en 2020 il est consacré à “L’érosion de la biodiversité”.

 


G5 - Photo © Quentin Chevrier
 

Un manque de cohérence ?

Signalons par ailleurs l’absence de cohérence de quelques artistes cherchant à dénoncer les agissements des uns, tout en proposant des créations considérées comme des inepties écologiques. Exemple avec la controversée Ice Watch de l’Islandais-Danois Olafur Eliasson. L’installation, plébiscitée à Paris, Londres ou Copenhague, sensibilise au réchauffement climatique en disposant une dizaine de fragments d’un fjord du Groenland fatalement voués à fondre sous les latitudes des pays occidentaux. Une installation choc… autant que son empreinte carbone ?
Ce rapport entre efficacité du message artistique et “coût écologique” doit désormais se poser. En particulier dans le champ de la création numérique, là où les nouvelles technologies gourmandes en énergie et en matériaux occupent une place incontournable. Les liens entre développement durable et créations numériques ont fait l’objet d’un article dans la Revue AS 219. Le journaliste Maxence Grugier y analysait les principaux enjeux et y recensait un panel intéressant de démarches créatives éco-conscientes (low tech, tendance do it yourself et makers, bio art, …).

Une célébration de la nature

Heureusement donc, une partie de la communauté artistique est influencée par ces théories et nous offre une lecture plurielle de l’état du monde. Faisons mention des artistes qui, depuis des temps immémoriaux – auteurs de peintures rupestres ou d’œuvres destinées aux cérémonies païennes – célèbrent les beautés de la nature et dont les valeurs écologiques pourraient aujourd’hui sembler éminemment progressistes.
Leurs héritiers contemporains réinterprètent ce discours en reproduisant la splendeur des phénomènes naturels. Cette mise en forme est parfois explicite, comme les célèbres sculptures vaporeuses de Fujiko Nakaya, changeantes au contact de l’environnement, ou comme dans l’installation The Limitations of Logic and the Absence of Absolute Certainty du Britannique Alistair McClymont. L’artiste s’attache ainsi à reconstituer des tornades de quelques mètres, faites de fumées et d’eau, apparaissant et disparaissant selon la volonté d’une nature mystérieuse. Hicham Berrada s’inscrit également dans cette veine. Ses performances et installations, mêlant son et vidéo, explorent des protocoles scientifiques imitant au plus près différents processus naturels et conditions climatiques. À travers une succession de manipulations de produits chimiques tels que des silicates, des carbonates et des sulfates que l’artiste précipite dans des cuves en verre, des paysages oniriques se dessinent et révèlent une beauté cachée du monde.
Ces célébrations de la nature peuvent bien sûr prendre des formes plus abstraites comme dans l’installation tele-present wind de l’Américain David Bowen où quarante-deux branches de plantes séchées, montées sur des tiges métalliques, produisent une chorégraphie en fonction du vent capté en temps réel dans l’État du Minnesota. Une réinterprétation décalée des phénomènes physiques.

Des artistes lanceurs d’alerte

Parallèlement, une génération de créateurs, inquiète à l’égard de la planète et de son destin, invite à prendre la mesure de l’urgence et se mue en lanceurs d’alerte. Ces artistes mettent en lumière l’absurdité des systèmes en place avec un objectif avoué de sensibilisation des publics. Une prise de position qui peut aborder différents thèmes avec une tonalité plus ou moins défaitiste.
La Waterlicht de Daan Roosegaarde, architecte et designer néerlandais mondialement reconnu, attire l’attention sur les risques de montée des eaux dans les zones urbaines densément peuplées et situées en dessous du niveau de la mer. Grâce à un dispositif de lasers installé dans des grands espaces publics, une vague de lumière bleue flotte, de façon poétique, au-dessus de la tête des passants, matérialisant ainsi le résultat des inondations annoncées.
Le Français Thomas Garnier critique plus durement les effets de la globalisation en s’attaquant à l’urbanisation et au phénomène croissant des villes fantômes (notamment en Chine). L’installation multimédia Cénotaphe reproduit, à l’échelle d’une maquette, la construction d’une ville, passant du chantier aux ruines. Cette cité expérimentale, disposée dans un aquarium, est divisée en deux sections : en haut, des bâtiments et des grues superposant à l’infini des blocs de béton ; sous la surface, un deuxième paysage apparaît, dans lequel s’amassent les rebuts de production. Des images sont enregistrées et diffusées au public présent. Comme une annonce prémonitoire de notre monde délité ?

 


Cénotaphe - Photo © Thomas Garnier


Un art solutionniste

L’écologie et l’effondrement offrent ainsi de multiples sources d’inspiration. Certains artistes endossent aisément un costume d’activiste et proposent des solutions pour penser, réparer ou reconstruire le monde.
Le travail de Maria Lucia Cruz Correia se situe dans cette lignée. Avec The age of anthropocene: evolutionary perspective on future law regarding climate change ou Voice of Nature: The Trial, l’artiste belgo-portugaise épingle des sociétés pollueuses en dressant leur procès pénal. Une mise en scène réaliste, où magistrats et avocats débattent de la culpabilité des prévenus, met en avant la notion d’écocide visant à sa reconnaissance en tant que crime contre l’humanité. Dans ses longues performances théâtrales et vidéos, Maria Lucia Cruz Correia envisage différents aspects législatifs de la relation entre la nature et les êtres humains. Une fiction en passe d’être dépassée par la réalité : aujourd’hui, des procès de multinationales ou d’États sont intentés par des citoyens aux quatre coins du monde pour inaction climatique, voire pour écocide.
D’autres créateurs s’autorisent une réflexion prospective en intégrant notamment le vivant dans leurs oeuvres. C’est le cas de la Néerlandaise Teresa Van Dongen et de son installation lumineuse Electric Life entièrement alimentée par des micro-organismes excrétant continuellement des électrons dans leur métabolisme. Cette œuvre vivante, qui chaque semaine doit être nourrie d'eau et de nutriments, envisage une relation étroite entre la source lumineuse et son propriétaire.
Car l’un des sujets centraux liés à l’effondrement est bien d’imaginer un nouveau rapport entre les êtres. Rocio Berenguer, artiste chorégraphe espagnole et auteure d’un traité de droits inter-espèces, avoue “ressentir un besoin de nouveaux imaginaires qui donnent envie et ouvrent les champs des possibles”. Dans son projet G5, présenté en 2020 à Stereolux, composé d’un spectacle éponyme, d’une performance (Coexistence) et d’une installation (Lithosys), l’artiste va même au-delà. Elle met en scène une pièce post-anthropocène dans laquelle l’humain est mis à niveau des représentants des règnes végétal et animal mais aussi minéral et mécanique. Quel système ou langage universel peut rendre possible un débat entre toutes ces entités ? Quelles sont les revendications de ces différents règnes ?

 


The Limitations of Logic and the Absence of Absolute Certainty d’Alistair McClymont, 2008 - Photo © Alistair McClymont


Une extinction inéluctable ?

Une poignée d’artistes adopte une vision définitive et tranchée, évoquant ainsi la théorie de l’extinction. C’est le cas du Franco-Canadien Grégory Chatonsky qui en a fait le cœur de son projet artistique. “La collapsologie questionne de façon insuffisante la survie du vivant : ce qui s’effondrerait, c’est un décor autour de nous. Or l’extinction de la vie est devenue très crédible. L’humanité disparaîtra pour une raison ou une autre. Nous sommes victimes d’hypermnésie, ayant une mémoire collective immensément détaillée et pourtant incapable de construire un futur viable.”
L’artiste précise sa pensée : “L’émergence du Web des années 2000 a permis une accumulation phénoménale des données. Mon travail consiste à mettre en récit ces données issues par exemple des réseaux sociaux. J’ai le sentiment que cette mémoire collective est une anticipation inconsciente de notre disparition”. Son installation évolutive Seconde Earth, générée à partir de milliers de données piochées sur Internet (oeuvre présentée au Palais de Tokyo en 2019), est d’ailleurs une sorte de monument mortuaire dédié à la mémoire de l’espèce humaine éteinte, jouant le rôle d’une planète de substitution dérivant dans le silence de l’espace.

 


Seconde Earth - Photo © Jean-Christophe Lett
 

Les singularités du numérique

Bien que l’écologie et l’effondrement ne soient pas la chasse gardée des artistes numériques, ces derniers s’avèrent particulièrement sensibles et prolifiques. Peut-être par la nature même des médias numériques utilisés ?
Les origines de l’art numérique sont en effet une des explications plausibles, tant il existe une fascination notable pour les défaillances techniques, les bugs électroniques ou les virus informatiques, en résumé, aux jeux du détournement et du hacking numérique. Dans les années 90’ et pendant plus d’une décennie, cela se matérialise par l’émergence de la culture du glitch art où l’esthétisation de bugs informatiques devient le moteur des créations visuelles.
On retrouve également dans l’obsolescence des médias numériques un dysfonctionnement qui illustre parfaitement les prémices d’un effondrement. Dans les années 2000, la rétromania additionnée à la désillusion d’une révolution sociale par les innovations technologiques n’ont fait que susciter un intérêt croissant pour l’archéologie des médias numériques qui trouve ainsi toute sa place dans le débat. “La notion d'archéologie renvoie nécessairement à une temporalité dans laquelle nos sociétés et leurs fonctionnements auraient disparu”, explique Quentin Destieu, artiste français, référence dans ce champ artistique.
Enfin, ajoutons que l’écologie, comme la collapsologie, nécessite une approche systémique. Les phénomènes engendrés par le dérèglement climatique –déforestation, pollution des océans, réchauffement des climats, ... – sont difficilement modélisables par un savoir unique et des capacités cognitives individuelles. L'interdisciplinarité artistique – comme le prouve la mouvance art/science – est donc de mise. Au centre de ces collaborations, le numérique a plus que jamais une place privilégiée.

Finalement, si les prises de position divergent ça et là, les artistes contemporains – et particulièrement ceux usant des médias numériques – participent à la lecture des crises vécues et à venir. Ils narrent un monde malade, à l’aube d’un effondrement aussi inéluctable qu’imprévisible. Tantôt utopiques, tantôt dystopiques, les futurs imaginés forment ensemble un vaste récit, riche de probabilités et de scénarios. Comme souvent, seul le temps nous livrera sa vérité… En espérant sincèrement que les êtres vivants soient toujours dans les petits papiers du destin.

 

Article publié dans la Revue AS - Actualité de la Scénographie N°231
Le Laboratoire Arts & Technologies de Stereolux s’associe avec les Éditions AS (Actualités de la scénographie) pour une série d'articles consacrés aux technologies numériques, à l'art et au design. L'occasion de partager un point de vue original et documenté sur le futur des pratiques artistiques, en particulier dans le champ du spectacle vivant.

Opentalk! Les Lives Sessions du Code Créatif

Publié le 08/06/2020

Depuis le confinement, et dans la continuité des Sessions du code créatif organisées tous les mercredis soirs à Stereolux, nous avons proposé à des artistes en nouveaux médias, designers, développeurs... de parler et d’échanger avec vous sur leur travail et les outils qu’ils utilisent pour leurs créations. Ils se sont succédé ainsi, chaque semaine, en live sur Facebook pour aborder, le temps d’une heure, une technique, un outil ou un projet artistique.

Au programme : du code, de l’expérimentation, de la scénographie, de l’interactivité, des présentations d’outils pour mieux appréhender et s’approprier les formes artistiques contemporaines.

Passionnés de création numérique, professionnels, étudiants, amateurs éclairés ou simples curieux, (re)visionnez ces interventions propices à l’inspiration !

Des événements organisés en collaboration avec Martial Geoffre-Rouland
 


Revoir les sessions

Session 1 - mercredi 22 avril
Martial Geoffre-Rouland 
Sujet : Behind the scenes
Présentation des outils & techniques réalisés sur des projets divers (lumière, web, computer vision, machine learning).

Session 2 - mercredi 29 avril
Chevalvert (Stéphane Buellet)​
Sujet : Design, systèmes et outils
Présentation du processus à l’œuvre pour la création d’installation interactive. Aperçu des potentialités du creative code dans le développement d’identités visuelles et d’outils de génération graphique. (Tooooools)

 

Session 3 - mercredi 6 mai
Julien Gachadoat​ / 2Roqs​
Sujet : Dessin génératif et impressions
Présentation du travail de recherche pour la production de formes graphiques générées par du code et dessinées avec un traceur (axidraw)
Liens et ressources évoqués dans cette vidéo

 

Session 4 - mercredi 13 mai
Eliza Struthers Jobin
Sujet : L'art génératif
Démonstration "live-coding" avec Unity "random creature generator"

 

Session 5 - mercredi 10 juin
Lionel Radisson (Designer interactif et enseignant en design numérique)
Sujet : Tools Driven Creative Coding

 

Session 6 - mercredi 17 juin
Louis Eveillard (Designer et développeur indépendant)
Sujet : Données, images et corpus
Présentation de différents projets mêlant code et données pour créer des interfaces graphiques et des images.

 

Session 7 - Mercredi 24 Juin
Justine Emard (Artiste)
Sujet : Nos existences et la technologie
Justine Emard présente ses œuvres à la croisée de la robotique, des neurosciences, des objets, de la vie organique et de l’intelligence artificielle.

 

 

 

Session 8 - Mercredi 1er Juillet
Cyril Diagne (Artiste, designer, programmeur)
Sujet : Le Machine Learning appliqué au Design d’Interaction

 


 

 

L’intelligence artificielle en art

Publié le 08/04/2020

Devenue un phénomène sociétal, l’intelligence artificielle est souvent utilisée à des fins médiatiques spectaculaires et peu appropriées. Si l’un des rôles des artistes est de poser un regard singulier sur les événements sociaux-techniques qui agitent notre époque, alors ceux qui se situent au croisement des arts et des sciences sont certainement au bon endroit pour participer à la création d’œuvres pertinentes et fascinantes en phase avec le monde dans lequel nous vivons. Contre le mythe des algorithmes “peintres” et pour la vraie création : panorama des avancées de la recherche en art et des nouveaux croisements entre intelligence artificielle et pratiques artistiques.

Par Maxence Grugier
Article rédigé en partenariat avec le Laboratoire Arts & Technologies de Stereolux

N. B. : Pour des raisons pratiques, il est entendu que nous parlerons d’“intelligence artificielle” alors qu’il faudrait en réalité parler de “systèmes d’apprentissage”, “d’agents informatiques avancés” ou “d’automation algorithmique”.
 

À l’origine des nombreux débats scientifiques, philosophiques et sémantiques qui émergent dans notre société depuis quelques années, l’intelligence artificielle (IA) reste un domaine mal compris, mal connu et surtout mal appréhendé. Victime de sa vulgarisation (il n’existe pas “d’intelligence” artificielle à proprement parler), le sujet, très vaste, est à la fois matière à engouement et vecteur d’angoisse (ou de moquerie, parfois bien compréhensible au vu de la manière dont il est traité). À l’occasion d’un reportage sur l’exposition mêlant art et intelligence artificielle, AI: More than Human, qui a eu lieu au Barbican Center à Londres en 2019, on a pu lire par exemple dans le journal britannique The Guardian qu’“en la matière on a pu voir des fourmis dotées de plus de conscience de soi”(1). Bien sûr, l’arrivée des techniques scientifiques et de la recherche de pointe dans le domaine de la création artistique pose de nombreuses questions, mais cette réaction prouve surtout que l’auteur de l’article n’a pas pris le temps de saisir la totalité des enjeux compris dans le fait que les artistes aussi s’emparent de ces technologies complexes. Que ce soit à des fins ludiques et/ou critiques, relevant de l’exploitation d’un imaginaire collectif ou en utilisant des données scientifiques dans un but artistique, le regard des artistes sur la question est essentiel. À la fois sujet et objet de la recherche en art, l’IA (et ses mythes) ne peut que se trouver grandie par l’intérêt des créatifs à se l’approprier. Idem pour la pratique artistique qui, au contact de la science, s’ouvre à des questions philosophiques majeures, tout en inventant de nouvelles esthétiques, en créant du jamais vu et du jamais vécu. De nombreux événements valorisent d’ailleurs cette mixité, comme on a pu le voir encore une fois cette année à EXPERIMENTA(2), la Biennale Arts Sciences qui se tenait à Grenoble du 11 au 21 février 2020, ou encore du 26 au 27 février dernier, à l’occasion du Forum Vertigo qui avait pour thème “AI et création artistique”, proposé à Paris par l’Ircam(3). Deux rendez-vous qui mettaient à l’honneur les relations arts/sciences et présentaient des œuvres où s’exprimaient les préoccupations les plus contemporaines en matière de croisements “intelligence artificielle et pratiques artistiques”.

L’intelligence en question

Abandonnons l’idée d’une IA humanisée, capable de sentiments et d’émotions. Il n’y a que dans les romans et les films de science-fiction que cela existe. Dans ce domaine, les chercheurs sont quasiment tous formels : ce n’est pas près d’arriver. L’intelligence est un concept vaste (et pas seulement humain) qui prend en compte les souvenirs, la capacité à s’adapter à un contexte, le temps de réaction à un événement, le sens de l’initiative, le sens de l’histoire, … Toutes choses que ne possèdent pas les technologies de l’IA, du moins pas naturellement. Il est également rare et difficile de se tenir informé avec exactitude dans ce domaine qui comprend de nombreux sous-domaines. Même face à des chercheurs et des “spécialistes”, il faut toujours supposer qu’ils ne savent pas tout sur le domaine concerné. Plus important encore, si quelqu’un dit qu’il en sait “beaucoup” sur l’IA, il faut toujours supposer qu’il ne connaît en réalité qu’une petite partie de la discipline dans son ensemble. Car il y a les disciplines et les technologies, ce qui n’est pas exactement la même chose. Pour simplifier, signalons qu’on peut séparer l’IA en deux camps distincts : l’IA basse et l’IA haute. L’IA basse est celle qui se contente de scanner des radios de poumons gauches par exemple et de détecter, grâce à l’apprentissage machine (machine learning), des tumeurs malignes. De son côté, l’IA haute va détecter et analyser des intrusions dans un réseau ou un système et prendre des décisions de manière plus ou moins “indépendante” pour y remédier, puis faire un rapport aux responsables tout en apprenant de cet événement, un peu comme nous apprenons des moments qui rythment notre existence. Gardons cependant à l’esprit qu’aussi “autonome” qu’elle soit, l’IA n’est que le fruit de l'ingéniosité humaine. Une IA n’est qu’un programme créé par un programmeur humain. Avantage : elle nous est loyale. Inconvénient : l’IA n’est jamais neutre. Deux notions qui intéressent d’ailleurs bien des artistes qui s’emparent de plus en plus de ces questions pour réaliser des œuvres en phase avec notre époque, tout en continuant d’interroger le futur.
 


Iagotchi - Photo DR

IA et relations arts/sciences

Même si les approches artistiques et scientifiques sont souvent très différentes (les unes participent à un imaginaire collectif et/ou individuel, basé sur une extrapolation de ce que sont réellement les technologies de l’intelligence artificielle, et les autres sur l’application concrète de ces technologies), la réunion d’artistes et de chercheurs réfléchissant autour de ce thème s’avère essentielle pour diverses raisons. Les artistes travaillent sur un imaginaire personnel qui sera par la suite assimilé par les citoyens, tout en humanisant (parfois de manière fantasque), en vulgarisant, en discutant, et plus généralement en rendant accessible des idées, des usages et des technologies nouvelles. Ils sont les véhicules de ces idées, de ces innovations, et tendent à rendre compte, à leurs manières critiques, poétiques, drôles ou détournées, de l’évolution de nos sociétés et des techniques émergentes.
De leur côté, les scientifiques, souvent plongés dans des recherches au long cours et évoluant en vase clos, peuvent s’inspirer des idées singulières des artistes et même travailler de concert sur des projets réunissant volontés créatives et expériences scientifiques, dans une démarche collaborative qui aboutira à la création d’œuvres et de projets innovants, mais aussi esthétiquement originaux. Même si on constate parfois une certaine réserve, voire une réticence affirmée de la part des scientifiques face à l’interprétation – ou les “fantasmes” – des artistes en ce qui concerne l’avènement de l’intelligence artificielle, ces rapprochements enrichissent mutuellement les disciplines et les rassemblent dans ce qui a toujours été le point commun des arts et des sciences : la maîtrise technique en vue de la diffusion d’idées.

Visions artistiques et scientifiques

Les artistes ne cultivent évidemment pas les mêmes intérêts que les chercheurs. D’un côté, ceux-ci évoquent volontiers les fictions de dialogue avec la machine, ou de machines pensantes douées de morale, d’empathie ou de sentiments. Ils se font l’écho de la peur de la conquête des machines sur l’homme, du besoin d’humaniser la technologie, voire de la diviniser. De l’autre, les scientifiques développent une approche pragmatique, celle de la création d’agents informatiques avancés, dans des cadres bien définis comme la recherche, la santé, l’éducation, la finance et la compréhension des systèmes experts dédiés. Des buts concrets, comportant des études des moyens matériels, de mise en place de ces technologies, d’impact, de coût, de temporalité de recherche très différente de la temporalité de création artistique. Pourtant, on retrouve dans ces deux domaines d’étonnants questionnements communs : l’échange et la collecte d’informations, la quête de l’empathie, l’humain augmenté, l’évolution de la relation homme/machine, la délégation des tâches, la démystification des mythes scientifiques. Au niveau des process, on constate également une même volonté d’expérimentation et parfois une même volonté d’évolution des usages. Ainsi, avec IAgotchi, présenté à la Biennale Arts Sciences EXPERIMENTA de Grenoble, l’artiste pluridisciplinaire Rocio Berenguer crée un dialogue entre l’humain et la machine et prolonge le questionnement sur l’altérité grâce à cet objet artistique dérivé du Tamagotchi. D’un aspect organique (même si conçues en silicone), les différentes incarnations de IAgotchi poussent à l’empathie et provoquent de nombreuses émotions, parfois contradictoires. Tactil(e), on s’en empare, on lui parle, il/elle répond en temps réel, en utilisant ses capacités d’apprentissage. La conversation s’établit et, aussi informés que nous soyons, nous voilà qui nous demandons si la technologie n’est pas en train de s’humaniser sous nos yeux ! Réalisée en collaboration avec Benoît Favre, chercheur au LIS (Laboratoire d’informatique et systèmes, Marseille), Gaël de Chalendar et Fréjus Laleye du CEA/SACLAY-LIST (Laboratoire d’analyse sémantique), IAgotchi est une œuvre émouvante, en constante évolution, qui repousse les frontières de la science appliquée en art.
 


Speculative AI à EXPERIMENTA, 2020 - Photo © Pierre Jayet

IA en art : sujet et objet

Une des singularités du croisement entre IA et pratiques créatives tient dans la double casquette de l’IA elle-même, à la fois objet et sujet des préoccupations des artistes. Deux exemples : Mosaic Virus de la Britannique Anna Ridler, artiste et chercheuse dans le domaine du big data(4), et Speculative Artificial Intelligence de l’Allemand Birk Schmithüsen, artiste audiovisuel et fondateur du collectif d’artistes ArtesMobiles. Les deux œuvres, également présentées à EXPERIMENTA, utilisent des techniques propres à l’IA pour “faire œuvre”. Mosaic Virus dessine un parallèle historique et poétique entre la “tulipe mania” qui a secoué les Pays-Bas et l’Europe à la Renaissance, avec la spéculation mondiale actuelle autour des crypto-monnaies (Bitcoin, …) dans un travail vidéo généré par une intelligence artificielle qui analyse, recoupe et utilise ces données. Sur trois écrans on peut voir une tulipe en bouton, en fleurs ou à demi ouverte, comme une version “2.0” des natures mortes néerlandaises de l’époque. L'apparence de la tulipe, elle, est contrôlée par le prix du Bitcoin et “Mosaic” est le nom du virus qui cause les rayures dans un pétale et augmente en 1630 la désirabilité des tulipes tout en provoquant la spéculation. Dans Speculative Artificial Intelligence, deux intelligences artificielles incarnées par des machines d’aspects sculpturales extraterrestres “conversent” entre elles à l’aide de sons et d’images. Basées sur les recherches actuelles en matière de langage intrinsèque à la machine, les deux intelligences artificielles ont été créées à partir d’un dictionnaire de mots usuels traduits en signaux sonores et visuels. Ces deux œuvres étudient les relations possibles entre théories, outils et technologies de la recherche en IA et créations artistiques. Ici, les techniques scientifiques sont mises au service des artistes tout en servant de supports qui, au final, accouchent d’esthétiques originales. Les datas sont les pinceaux de Ridler et la programmation machine est le burin – ou la gouge – de Schmithüsen.

Regard critique, regards obliques

L’art a souvent tiré la sonnette d’alarme en ce qui concerne l’emprise des machines sur notre monde. Difficile donc de ne pas voir une certaine forme d’ironie dans cette réappropriation des machines par les artistes. Une réappropriation bel et bien orchestrée par l’humain. Impossible également de passer totalement sur une hypothétique “révolte des machines” régulièrement annoncée. Que penser alors des médias qui nous présentent ces “machines artistes” ou ces logiciels “créateurs d’œuvres d’art” ? Passons sur les errements de l’IA en art. Le mirage Google DeepDream a fait long feu(5). Le sensible et la compréhension des enjeux scientifiques par les artistes d’aujourd’hui sont certainement les méthodes les plus appropriées pour établir des relations sereines avec l’ensemble du champ de l’IA et la façon dont ses problématiques impacteront notre société dans le futur. Souvent critiques face aux modèles dits “normatifs” de l’IA (du machine learning ou du deep learning, des applications destinées à la reconnaissance faciale, …), les artistes développent des pratiques inédites, posent des questions pertinentes et construisent également une position teintée d’ironie. L’automatisation, dénoncée comme aliénante et dénaturante dès la fin du XVIIIe siècle durant la première révolution industrielle, réinterrogée dans le cadre de la production artistique en 1936 par le philosophe, historien de l’art, critique littéraire et critique d'art Walter Benjamin, est également la cible des artistes contemporains. C’est le cas d’Adam Basanta qui présente, avec All We’d Ever Need Is One Another, une “IA artiste autonome” qui est également un studio de production artistique fonctionnant indépendamment de l’intervention humaine grâce à la diligence de deux scanners, d’une série d’algorithmes allant piocher dans les bases de données des fonds des grands musées internationaux et de la complicité du public et du marché de l’art prêt à tout accepter quand il s’agit de nouveauté. Avec cette œuvre, à la fois pertinente et hilarante, Basanta propose un point de vue (auto)critique et constructif à part égale, sur l’automatisation et le futur (qui sait ?) de l’art.
 

 
All We’d Ever Need Is One Another - Photo © Adam Basanta


Les artistes étant les êtres curieux que l’on sait, ils n’ont certainement pas fini de se pencher sur ce qui fait évoluer le monde dans lequel nous vivons. En matière d’événements, la mise en avant de la technique et de la science étant ce qu’elle est aujourd’hui, gageons qu’ils continueront de se pencher sur le sujet. L’ensemble des actions et des travaux dans le domaine de la relation IA et pratiques artistiques étant trop riche pour tous les évoquer dans un seul article (citons tout de même Soft Love de Frédéric Deslias et sa délicieuse relation amoureuse entre une IA et sa propriétaire, ou encore le très drôle Predictive Art Bot de Nicolas Maigret/Disnovation(6), une machine à inventer des concepts artistiques du futur en se basant sur le flux des données d’informations mondialisées, …), nous nous contenterons donc de conclure que le mariage entre IA et art n’est pas qu’une question de raison mais bien une histoire d’amour en devenir, une relation au long cours qui accouchera, n’en doutons pas, d’œuvres troublantes ou étonnantes, et prêtant aux débats.
 


(1)   www.theguardian.com/artanddesign/2019/may/15/ai-more-than-human-review-barbican-artificial-intelligence?
(2)   www.experimenta.fr/
(3)   vertigo.ircam.fr/
(4)   Big data, ou “mégadonnées” (ou encore données massives) désigne un ensemble très volumineux de données qui compose les bases de données informationnelle mondiales : échanges de messages, flux financiers, signaux GPS, …
(5)   Google DeepDream : https://www.lemonde.fr/pixels/article/2015/07/09/on-a-teste-pour-vous-deep-dream-la-machine-a-reves-psychedeliques-de-google
(6)   predictiveartbot.com

Article publié dans la Revue AS - Actualité de la Scénographie N°230
Le Laboratoire Arts & Technologies de Stereolux s’associe avec les Éditions AS (Actualités de la scénographie) pour une série d'articles consacrés aux technologies numériques, à l'art et au design. L'occasion de partager un point de vue original et documenté sur le futur des pratiques artistiques, en particulier dans le champ du spectacle vivant.

L’art du nucléaire - La beauté cachée de la radioactivité

Publié le 06/04/2020

Les artistes, ça ose tout. La lumière, le virtuel, les animaux, les fluides corporels, l'argent, … Tout, ou presque, peut servir de matériau de création. Y compris les matières fissiles et les déchets radioactifs pour certains apprentis sorciers. Pour d’autres, la java des bombes atomiques n’est qu’une simple source d’inspiration. Aperçu de cet “art du nucléaire” qui s’inscrit aux frontières de l’art et de la science.

Par Laurent Diouf
Article rédigé en partenariat avec le Laboratoire Arts & Technologies de Stereolux

Ô bleu

Si un jour vous voyez le cœur d’un réacteur nucléaire, il sera vraiment trop tard… Par contre, on peut apercevoir presque sans danger les barres de combustibles usagées qui reposent dans des piscines de refroidissement en émettant une lumière bleutée. Un bleu cobalt résultant de l’effet Tcherenkov, une onde de choc lumineuse observable lorsque des particules chargées électriquement se déplacent hors du vide, plus vite que la lumière. Stéfane Perraud évoque ces reflets bleutés et la menace qu’ils représentent au travers de son installation Plus bleu que le bleu (2013). Présenté en salle noire, cet étrange aquarium d’où se détachent les rayons d’un laser couplé à un servomoteur fait partie du Cycle Isotopia. C’est une série de projets trahissant sa préoccupation pour le nucléaire : Zone Bleue, Massacre-Tritium et Rets (un ensemble d’œuvres graphiques inspirées des schémas des dalles de chargement du cœur des réacteurs).

À défaut de pénétrer dans l’enceinte des centrales, certains artistes rôdent autour de ces chaudrons atomiques. Ainsi dans le cadre du projet collectif Power in the Land qu’elle a coordonné autour de la centrale de Wyfa au Pays de Galles dont la dernière tranche a été fermée en décembre 2015, Helen Grove-White pose le problème de leur démantèlement avec une “performance photographique” aux reflets également bleutés… Le projet Case Pyhäjoki (2013), mené conjointement par des artistes comme Mari Keski-Korsu et Erich Berger sur le site d’implantation d’une centrale en Finlande, pointe également l’impact environnemental des infrastructures nucléaires au travers d’interventions et d’ateliers. La signalétique et la mémoire des lieux de stockage des déchets préoccupent Cécile Massart. Hésitant entre land art et architecture monumentale, elle cherche à développer une mise en garde artistique dont la compréhension puisse résister à l’épreuve des siècles, si ce n’est des millénaires.

Paysages atomiques

Si le nucléaire civil est synonyme de dystopie, on a oublié qu’il a été au départ perçu comme une utopie. C’est ce mélange de rêve et cauchemar nucléaire que l’artiste Gair Dunlop fait revivre dans son diptyque audio/vidéo où il met en scène des documents d’information d’époque en regard de témoignages et de prises de vue récentes de bâtiments décatis (Atom Town: life after technology, 2011). On retrouve un processus similaire, à la limite du found footage, dans le montage vidéo de Chris Oakley avec Half-Life (2009), initialement montré dans le cadre du BANG (British atomic nuclear group). Cette structure informelle aujourd’hui disparue a “abrité” également The Nightwatchman, une série d’installations “théâtralisées” par Kypros Kyprianou & Simon Hollington qui tournaient notamment en dérision les protocoles de consultation administrative sur le nucléaire.
 


James Acord - Photo DR
 

Le rêve qui se transforme en cauchemar, c’est aussi le propos de Jürgen Nefzger au travers d’une série photos de paysages bucoliques où figurent d’insouciants pêcheurs, promeneurs ou baigneurs avec en arrière-plan la silhouette inquiétante des centrales et de leurs tours de refroidissement crachant leurs panaches de vapeur (Fluffy Clouds, 2003-2006). C’est un peu la même démarche qui anime Peter Cusack, version field recording. Il propose un voyage sonore dans les environs des centrales de Sellafield, Tchernobyl, Bradwell, Dungeness (Sounds from Dangerous Places, 2012). Étrange impression à l’écoute du souffle du vent balayant des câbles et de chants d’oiseaux mêlés aux bips des compteurs Geiger…



James Acord - Photo DR
 

Le spectacle nucléaire

Pour leur vidéo-installation RadianceScape (2016), le collectif multimédia Xceed utilise les datas du site collaboratif SafeCast (http://realtime.safecast.org), plate-forme qui collecte en temps réel des informations sur le taux de radiation de différents lieux. Avec ces données, Xceed construit une sorte de graphisme animé, renforcé par des lasers pour la spatialisation et visualisation, et une bande-son ambient noise conçue à partir des détecteurs électromagnétiques de radioactivité. Ce parcours coordonné et pixellisé en forme de “road trip” radioactif a été présenté au Microwave International New Media Arts Festival de Hong Kong puis été projeté sous un dôme en full HD, le Deep Space 8K, lors de l’édition 2016 d’Ars Electronica.
 


Série Fluffy Clouds (2003-2006) de Jürgen Nefzger, Sellafield, Angleterre - Photo DR


Les radiations, toujours, et leurs inévitables conséquences génétiques sont au centre de Sirvertian Human - Wisdom, Impression, Sentiment (2015) d’Ai Ikeda. Un tableau qui évoque à la fois l’Homme de Vitruve de Léonard de Vinci et une planche anatomique des points d’acupuncture. En fait, c’est un répertoire des effets de la radioactivité sur le corps humain. Cette pièce est inséparable d’un assemblage de verres grossissants au travers desquels on peut observer des chromosomes ayant subi des modifications dues à la radioactivité… Mais la grande peur reste celle de la guerre. Outre la beauté fascinante des champignons atomiques que le bien nommé Michael Lights a sublimé sur les clichés qu’il a rassemblés dans un livre (100 Suns, Knopf Doubleday Publishing Group, 2013), c’est Clay Lipsky qui réactualise nos angoisses avec Atomic Overlook (2013-14), un travail de photomontage qui emprunte la technique de collage et de détournement des surréalistes et situationnistes. L’horreur est encore plus dérangeante puisque ce ne sont pas des militaires qu’on voit sur ces clichés apocalyptiques mais des badauds qui semblent assister aux explosions atomiques comme s’il s'agissait d’un feu d'artifice. Curieuse sensation à la vue de cette “société du spectacle nucléaire”…
 


Série Fluffy Clouds (2003-2006) de Jürgen Nefzger, Nogent-sur-Seine, France - Photo DR


Tout le monde déteste la bombe

En attendant la Troisième Guerre mondiale, d’autres menaces planent. Notamment celle du terrorisme et d’une bombe sale qui disséminerait des produits radioactifs, avec toutes les conséquences sociales, médicales, écologiques et politiques que cela impliquerait. C’est ce que le collectif Critical Art Ensemble dénonce dans une performance/intervention, Radiation Burn (2010). Avec un réalisme cru, en présence d’un public et d’autorités locales, ils investissent et délimitent un périmètre où ils font exploser une bombe factice, puis déambulent en combinaisons de protection pour faire des relevés pendant qu’un scientifique dénonce l’utilisation de cette peur à des fins de propagande étatique.

Mais l'artiste qui a le mieux synthétisé le danger de la prolifération nucléaire c’est Isao Hashimoto au travers de son animation vidéo 1945-1998 (2003). En un peu plus de quatorze minutes, on y voit quasiment toutes les bombes qui ont explosé jusqu’à ce que les essais atmosphériques puis souterrains soient bannis. L’inventaire commence en 1945, avec Trinity, première explosion dans le désert au Nouveau-Mexique avant les largages sur Hiroshima puis Nagasaki… Le planisphère n’affiche pour l’heure qu’un seul drapeau, celui des États-Unis. Le décompte commence. Un bip retentit chaque seconde, équivalent à un mois. Une lueur doublée d’un son matérialise chaque explosion. Les États-Unis en affichent “8” lorsqu’arrive un deuxième acteur, la Russie. Les années s’enchaînent, d’autres pays s’invitent dans le bal nucléaire (l’Angleterre, la France, la Chine, l’Inde). À certaines périodes, l’animation clignote dans tous les sens. Puis cela finit par s’espacer. Au total, le compteur affiche 2 053 explosions sur cinquante ans. Un tableau qui pourrait être “updaté” avec Israël, le Pakistan et la Corée du Nord…
 


Plan C à Manchester de Eva & Franco Mattes - Photo DR


Esthétique du désastre

Pour l’heure, ce sont les centrales qui explosent. Tchernobyl puis Fukushima. Parmi les nombreuses créations vidéo qui “documentent” ces lieux du désastre, The Radiant (2012) du collectif The Otolith Group concentre toutes les techniques vidéo (found footage, …) et les regards (critiques, empathiques, …) sur le sujet. La séquence où le liquidateur japonais pointe son doigt ganté vers l’objectif d’une caméra de surveillance est particulièrement saisissante. On la retrouve dans son intégralité dans le film de Philippe Rouy, Machine to Machine (2013). Ces images traduisent l’émergence d’un art du “temps de la fin” (pour citer Günther Anders), où se combine “esthétique de la catastrophe” et “poétique des peurs”. Ce qu’avait cristallisé le philosophe Paul Virilio au travers d’une exposition à la Fondation Cartier en 2002 baptisée Ce qui arrive.

Dans cette esquisse du “musée de l’accident” figurait la catastrophe de Tchernobyl. En préambule de l’exposition, dans un avertissement, il renversait les propos mensongers des experts du nucléaire au sujet du fameux nuage en déclarant : si on expose une bombe atomique, il ne s’agit que d’un problème purement culturel… Signalons que Le Sarcophage de Bilal & Christin (2000) repose sur cette idée d’un “Musée de l’Avenir” dystopique et axé autour de Tchernobyl, cette BD se présentant comme une vraie/fausse plaquette publicitaire, parabole d’un art hypermoderne et d’un futur technologique “rayonnant”.

Zone d’exclusion

Dans l’absolu, nous y sommes déjà : dans la foulée des premières excursions touristiques sur les lieux de catastrophes (50 000 visiteurs à Tchernobyl en 2017 selon les chiffres officiels), quelques artistes ont commencé à jouer les “stalkers” aux abords des centrales accidentées… Un peu sur le modèle des activistes Yes Men, le collectif d’artistes Chim↑Pom a monté, avec des artistes associés, une expo intitulée Don’t Follow the Wind (2015). Particularité, les œuvres – installations sonores, dispositifs, projections vidéo, objets – sont dispersées à l’intérieur même du périmètre d’exclusion de Fukushima ! L’ouverture au public est donc une chimère compte tenu du temps de décontamination… Pour plus de réalisme, la vraie/fausse invitation pour l’exposition était entourée d’un revêtement de protection et affichait une date incertaine de fin. On a néanmoins un aperçu de cette exposition invisible sur un site dédié, ainsi qu’au travers d’un catalogue, de quelques artefacts et d’un making off.

Parmi les artistes qui ont participé à cette initiative figurent Eva & Franco Mattes (alias 0100101110101101.org) avec A Walk in Fukushima. Il s’agit d’un dispositif d’immersion à 360° qui nous plonge dans cette zone d’exclusion grâce à des casques VR camouflés dans des masques bricolés qui donnent un air de BD étrange et surréaliste au public. Auparavant, le duo avait conçu, en compagnie d’autres artistes, une installation ludique à partir de barres métalliques récupérées sur un ancien manège situé dans la zone interdite de Tchernobyl ! Avec ces matériaux, ils ont reconstitué une balançoire qui a été érigée clandestinement dans un parc à Manchester (Plan C, 2010). Avec aplomb, ils ont toujours nié que cette structure puisse être radioactive… Autre artiste invité dans le cadre de Don’t Follow the Wind, Trevor Paglen. Lui aussi s’est amusé avec des déchets récupérés en zone interdite. Moins spectaculaire, mais tout aussi dérangeante, sa création consiste en un cube vitrifié de 20 cm de côté, de couleur bleu-vert avec des striures noires. Il est fabriqué à partir de résidus faiblement radioactifs prélevés aux abords immédiats de Fukushima et d’autres issus du site de la première explosion atomique américaine au Nouveau-Mexique (Trinity Cube, 2015). Une pensée émue pour les techniciens chargés de mettre en place la présentation de cette œuvre…
 


Plan C à Manchester de Eva & Franco Mattes - Photo DR


La nucléarisation du monde

Hors de cette “non-exposition”, on retrouve le même principe avec Black Square XVII (2015) de Taryn Simon. Cette œuvre opaque est une compression de déchets encore plus radioactifs, vitrifiés puis emprisonnés dans un petit container en métal renforcé qui renferme aussi une missive de l’artiste pour le futur. Réalisée à l’occasion du centenaire du fameux Carré noir sur fond blanc de Malevitch, que le dispositif de présentation rappelle, cette pièce est accrochée au Garage Museum of Contemporary Art de Moscou mais ne pourra être vue sans protection que dans mille ans… Ce projet a été conçu en collaboration avec ROSATOM (l’équivalent russe de l’Autorité de sûreté nucléaire). Au passage, l’Atelier Arts-Sciences de Grenoble, dont le CEA (Commissariat à l’énergie atomique) est partenaire, se tient très éloigné de ce genre de pratiques… Le seul pôle constitué autour de démarches artistiques liées au nucléaire est celui initié par la curatrice Ele Carpenter au sein d’Arts Catalyst, une structure qui porte des projets orientés art, technique et critique sociale.

Plus simple à manipuler que les déchets nucléaires, la terre contaminée peut également être un élément constitutif d’une œuvre. Reprenant le vieux principe de l’instrument “préparé”, Fuyuki Yamakawa joue avec des interférences provoquées par la radioactivité qui s’échappe d’un échantillon de sol contaminé via des guitares reliées à des compteurs Geiger qu’il manipule revêtu d’une combinaison protectrice (Atomic Guitars Marks I & II, 2011). Pour les concerts, “come as you are” : le public n’est pas obligé d’arborer une combinaison NBC… Redécouvrant l’effet du rayonnement sur la pellicule argentique, le photographe Shimpei Takeda, originaire de Fukushima, a mis au point tout un protocole d’impression à partir de prélèvements de terre radioactive qu’il a méticuleusement collectés et géolocalisés au pourtour de Fukushima. Il en résulte une cartographie en noir et blanc, constellée d’impacts qui semblent scintiller comme les étoiles dans l’univers (Traces, 2012).

Le rayonnement de l’art

On connaît bien ce principe de rayonnement ionisant tant il est associé à l’imagerie médicale. En compagnie de Hélène Lucien, Marc Pallain a déposé des films radiographiques, in situ, à Fukushima, révélant ainsi des arabesques dessinées par les rayons gamma (ArtXperience in Japan, 2012). À l’inverse, sans s’exposer directement (si l’on ose dire), le plasticien Marc Ferrante recourt à ce procédé avec sa collection de radios de mains. Au total, 110 images liées à des professions éminemment manuelles (chirurgiens, marionnettistes, …). Les radios montrent des gestes spécifiques dans leur dénuement squelettique (Jeux de Mains…, 2005-2017). Mais la démarche a été jugée suffisamment ambigüe pour que l’ASN (Autorité de sûreté nucléaire) opère des inspections auprès des laboratoires médicaux où ont été réalisés les clichés et impose un rappel à la loi, arguant que l’usage de la radiographie sur le corps humain à des fins non médicales est interdit, selon l’article L1333-11 du Code de santé publique…

Bénéficiant d’un arsenal législatif moins rigoureux et d’entrées privilégiées au sein du complexe nucléaire militaro-industriel de Hanford, près duquel il vivait dans l’État de Washington, James Acord reste le seul artiste à ce jour à avoir manipulé des matières fissibles d’une extrême dangerosité. Dûment doté d’une licence unique dont il s’était fait tatouer le numéro dans le cou, ce “Facteur Cheval du nucléaire” avait récupéré des barres d’uranium appauvri extraites d’un réacteur démantelé avec pour ambition de réaliser un ensemble de sculptures monumentales en forme de land art apocalyptique. Il subsiste quelques reliquaires atomiques, mais son “grand œuvre” reste inachevé : James Acord s’est suicidé en janvier 2011.

 


Bibliographie
- Ele Carpenter, The Nuclear culture source book, Black Dog Publishing, 2016
- Gabrielle Decamous, Invisible colors : the arts of the atomic age, MIT Press, 2019
- Jürgen Nefzger, Fluffy Clouds, Hatje Cantz, 2010
 

Article publié dans la Revue AS - Actualité de la Scénographie N°229
Le Laboratoire Arts & Technologies de Stereolux s’associe avec les Éditions AS (Actualités de la scénographie) pour une série d'articles consacrés aux technologies numériques, à l'art et au design. L'occasion de partager un point de vue original et documenté sur le futur des pratiques artistiques, en particulier dans le champ du spectacle vivant.

Behind the mirror - Appel a participation

Publié le 18/02/2020


En décembre 2019, une série de conférences a permis de traiter de pourquoi  et comment duper le numérique. En marge de cette journée thématique, Stereolux a lancé un appel à résidence. 

C'est le projet d'Antoine VanelBehind the mirror, qui a été sélectionné. Accueilli à Stereolux en janvier et mars, l'artiste travaille à la création d'une expérience de réalité mixte autour de notre intimité numérique. Grâce à des algorithmes de reconnaissance faciale, une personne - portant un casque - se verra révéler, en temps réel, l'identité des personnes autour d'elle et les différentes informations extraites de leurs comptes de réseaux sociaux, jusqu'à en proposer un profil psychologique. Mais comment s'en protéger ? 

Dans le cadre du développement de ce projet, accueilli du 2 au 6 mars à Stereolux pour une deuxième semaine de résidence, l'artiste lance un appel aux personnes intéressées pour prendre part au processus de recherche. Le dispositif technique étant basé sur la reconnaissance faciale, il propose à des volontaires d'être ses cobayes numériques... L'occasion de tester les outils, mais également de réfléchir aux possibles techniques pour duper les systèmes de reconnaissance faciale.

Mercredi 4 mars 2020 - de 18h à 22h - Plateau Multi, 4ème étage de Stereolux
Merci de vous inscrire auprès de boris.letessier@stereolux.org

Machines de création : Robotique, art et spectacle vivant

Publié le 03/02/2020

En dehors des problèmes qu’elle soulève (aliénation, perte d’autonomie, spectre du chômage de masse, obsolescence de l’humanité et de ses valeurs, …), la robotique et les mythes plus ou moins nouveaux qui l’accompagnent sont aussi de formidables territoires de l’imaginaire et une vraie boîte à outils pour la création artistique. “Vallée de l’étrange”, “coexistence homme-machine”, “cyborgisme”, une fois n’est pas coutume les artistes contemporains s’emparent de ces thèmes et des technologies de leur temps pour les mettre au service de l’art. En croisant des compétences informatiques ou robotiques très pointues avec une vision artistique originale, ils créent des œuvres qui nous parlent du monde à venir et des défis qu’il représente.

Par Maxence Grugier
Article rédigé en partenariat avec le Laboratoire Arts & Technologies de Stereolux

 

Alors que la Biennale Némo vient d’ouvrir ses portes à Paris et ce jusqu’en février 2020(1) (une Biennale riche en propositions artistiques et réflexions autour du rapport entre art et technologie, machines et création dont l’emblématique mascotte cette année est un très émouvant visage de robot enfantin), et tandis que le Festival Gamerz(2) (du 13 au 14 novembre, à Marseille/Aix-en-Provence) propose d’explorer les avatars de “l’œuvre d’art technologique” pour sa quinzième édition, impossible de ne pas remarquer l’augmentation d’œuvres et d’artistes incluant des robots dans leurs travaux. À l’heure de la diffusion massive des technologies de pointe dans nos sociétés, l’entrée de la robotique dans le domaine public questionne, inquiète, remet en question. Et même si l’on fête bientôt les cent ans de l’invention du terme “robot“ par le dramaturge tchèque Karel Capek (pour “Rossum Universal Robot” dans sa pièce R.U.R. en 1920), le robot reste à la fois le symbole de nos faiblesses et celui de notre génie. Pourtant, la capacité bien humaine à inventer des technologies et créer des machines qui le dépassent – voire précipitent sa perte – pose problème. Nous avons beau tous avoir vu les vidéos, parfois hilarantes, de l’entreprise Boston Dynamics – société de pointe dans le domaine de la conception de robots adaptés à toutes les situations –, on ne peut nier une inquiétude du public en ce qui concerne ces machines, et on en vient à se demander si les efforts de communication de la société américaine en question ne sont pas destinés à pacifier les rapports qu’entretiennent robot et humain depuis toujours. De façon plus positive, le robot peut être envisagé comme le symbole des défis futurs avec lesquels le genre humain va devoir négocier pour préserver ce qui fait son humanité : empathie, émotion, créativité. Un fond dans lequel puisent les artistes contemporains, la machine fait partie intégrante du processus de création, en musique, au théâtre, en danse, au cinéma bien sûr, et même dans les arts en général.

 


Inferno - Photo © ELEKTRA - Gridspace

 

Créations robotiques

Nous posions la question dans un précédent numéro de la revue AS (216 - Art Machine : Spectacle vivant et industrie) : “L’utilisation de robots est-elle la marque d’une mainmise technicienne sur la représentation au profit d’un metteur en scène, ou s’agit-il au contraire d’un dialogue expérimental et fécond entre l’homme et la machine”. La trace de l’utilisation – ou de l’évocation – du robot ou de la machine dans l’art ne date pas d’hier. La première créature autonome fabriquée par l’être humain étant le Golem. Issue d’une tradition de magie judaïque médiévale, le Golem est une “machine de glaise”, dont la légende la plus récente est celle du rabbin Loew qui, donnant vie à cette créature vengeresse à Prague au XVIIIe, “oublia” de la déconnecter et fut la première victime de sa création prise de folie. Objet de mythe, objet littéraire et esthétique (il alimente l’œuvre de Borges, d’Elie Wiesel, mais aussi celle de Niki de Saint Phalle ou d’Anselm Kiefer), le Golem symbolise la création qui échappe à son créateur. Le mal créé par l’homme qui finit par anéantir son géniteur. L’histoire fait désormais partie du patrimoine de l’imaginaire mondial et sert de support à de nombreuses créations. À ce titre, Homunculus d’Otto Rippert (1916) ou Metropolis (Fritz Lang, 1927) peuvent être par exemple envisagées comme des versions modernisées du mythe originel de Prague. Tout comme Ex Machina d’Alex Garland (2015) qui pourrait être vue comme une version féministe-androïde du conte Barbe Bleue des Frères Grimm, ou de L’Eve Future de Villiers de L’Isle-Adam (sujet d’une belle exposition, Hadaly et Sowana, cyborgs et sorcières, curation Cécile Babiole, à l’Espace multimédia Gantner de Belfort)(3). On le voit, du futurisme italien et son pendant russe, glorifiant l’arrivée de la machine dans l’art dès 1900, en passant par les folles innovations techniques des années 50’ ou celles des années 60’, glorifiant par exemple les œuvres de Nam June Paik (Robot K-456, 1964), le robot est une omniprésence paradoxalement souvent critiquée et rejetée dans le monde de l’art, hier comme aujourd’hui. Pourtant, qu’il soit célébré ou honni, les enjeux, les approches aussi, diffèrent à l’heure actuelle, car de nouveaux concepts font leur apparition et inspirent les artistes.
 


Co(AI)xistence de Justine Emard - Photo © Mike Patten

 

La vallée de l’étrange

Avec Co(AI)xistence, une installation vidéo de douze minutes, la Française Justine Emard explore justement ce rapport à l’autre et les relations tissées avec le robot comme représentation de l’humain. De nombreuses personnes émettent des craintes et éprouvent un sentiment de gêne, voire de répulsion à l’égard des robots anthropomorphiques. Ce sentiment est défini par une expression désormais en vogue chez les passionnés de robotique : la vallée de l’étrange ou “vallée dérangeante” (de l’anglais uncanny valley). Ce terme vient d’une théorie du roboticien japonais Masahiro Mori qui conceptualise dans les années 70’ les relations entre humain et robot anthropomorphes. Récemment repris par l’ingénieur Ishiguro Hiroshi, également directeur de l’Intelligent Robotics Laboratory, ce concept à la mode a le mérite de poser les bases d’une réflexion approfondie sur la cohabitation entre l’humain et la machine. Comment gérer cette altérité parfois radicale ? Quels beaux rêves de science-fiction (encore une fois, Ex Machina n’est pas loin) vont générer ces tentatives de pacification entre vivant et artificiel, par les artistes ? Qu’en est-il de l’empathie face aux outils manufacturés aussi “humains” soient-ils ? Quelles interactions allons-nous développer avec eux ? Des questions complexes, mais passionnantes, qui hantent l’œuvre mise en scène par Justine Emard dans sa vidéo justement réalisée en collaboration avec le Laboratoire Ishiguro de l’Université d’Osaka et l’Ikegami Lab de l’Université de Tokyo (avec l’acteur Mirai Moriyama & le robot Alter). Une œuvre doublement intéressante, car elle s’impose aujourd’hui comme l’expression des fondamentaux d’un développement futur de l’art, dans une cohabitation art/science, mais aussi humain/machine.
 


Robotique Concept - Photo © Clément Marie Mathieu

 

Nature, humain, machine

Et pourtant, qu’est-ce qu’une machine si ce n’est le produit de la créativité humaine ? Un artefact technologique qui pourrait devenir le médiateur d’une nouvelle façon d’envisager la relation à l’artificiel en explorant sa plasticité, ses connexions avec les formes biologiques, son esthétique, et toutes les réflexions poétiques ou philosophiques qui l’accompagnent. Pour des artistes comme Justine Emard, mais aussi Fabien Zocco ou Rocio Berenguer, la relation homme/machine peut être le lieu d’expériences sensibles qui renouvellent notre expérience du monde. Avec The Spider and I, une installation performative (en création), le Français Fabien Zocco propose une réflexion sur l’effacement des frontières existantes entre biologique et artificiel. En présentant un hexapode (sorte de crabe robotique) relié et animé par les données physiologiques de l’artiste (rythme cardiaque, sudation, …) grâce à un capteur de biofeedback, Zocco interroge à la fois notre rapport intime à la machine, mais se moque aussi gentiment des tendances comme le quantified self (ou mesure de soi), apparues avec l’arrivée d’objets connectés au corps (dans le domaine du sport ou du développement personnel). De son côté, l’artiste pluridisciplinaire Rocio Berenguer s’engage avec Coexistence, une forme plurimédia (spectacle ou performance ou installation), dans un projet arts/sciences dont le titre dit beaucoup sur l’élaboration de relations inter espèces imaginées comme un G5 (parodie de G8) où se côtoieraient les cinq règnes du vivant selon Berenguer : végétal, minéral, animal, humain, … et machine (IA, robots), pour débattre du futur de la vie terrestre. Par la souplesse de ses différentes propositions artistiques permettant une diffusion élargie (théâtre pour la forme spectacle, festival pour la performance ou galerie/festival pour l’installation), Coexistence imagine avec humour et poésie la mise en place d’un forum politique informel ayant pour objectif la mise en place de la première législation inter espèces. Avec ses robots ridicules et émouvants, et les relations qu’ils tissent avec les autres éléments présents, Coexistence engage une réflexion humoristique sur les liens qui se tissent aujourd’hui entre vivant et artificiel.

 

Robot Danse

Ces relations sont parfois conflictuelles du point de vue des artistes. Avec Inferno, par exemple, les artistes Bill Vorn et Louis-Philippe Demers (Montréal) imposent une collaboration forcée entre le corps du spectateur/danseur et un inquiétant exosquelette robotique mis au point par ces deux géniaux inventeurs. Ici, le public est invité à endosser une mécanique qui l’enserre de la tête à la taille, contrôlant ses bras et réglant ses mouvements pendant 45 min sur les rythmes électroniques furieux de Demers et Vorn. Ainsi pris au piège, il devient objet du spectacle, observé par ses pairs moins braves, restés à la lisière de l’arène. Habitué des créations robotiques artistiques un peu folles, le duo se frotte ici à la menace de l’aliénation/domination de l’homme par la machine avec un humour noir et un courage qui vaut aussi bien pour les artistes et leur inhabituelle proposition, que pour le spectateur/danseur transformé en marionnette mi-homme mi-robot, chair et métal confondus. Dans un genre plus classique, en mode spectacle et non plus participatif (quoiqu’extrêmement original), citons également Sans Objet d’Aurélien Bory (Compagnie 111) qui donna plus tard l’installation du même nom. Ici, un monstrueux bras robot défie la pesanteur avec une grâce animale en offrant un spectacle de danse aérienne où le duo homme-machine se joue des idées préconçues et des genres en offrant l’occasion d’une rencontre et d’un dialogue : “Nous vivons une nouvelle ère”, expliquent les membres de la Compagnie 111, “où la relation entre l’être humain et la technologie se transforme. Là où il existait une frontière claire, connue de tous, entre l’inerte et le vivant, on voit apparaître une zone de flou, dominée par deux questions : le vivant va-t-il étendre son territoire dans la machine, ou est-ce la technologie elle-même qui gagnera le terrain du vivant ? Le dialogue entre l’homme et la machine est de plus en plus profond, complexe”. Avec Sans Objet, l’art se pose en observateur concerné de son époque et de son rapport aux machines.
 

 
Robots : conférence spectacle - Photo © Coll. Les Particules

 

Art en pièces détachées

Pour rendre possible ces performances artistiques, installations, pièces de théâtre, performances, aux frontières de la science et de l’ingénierie, il faut parfois détourner toute cette “belle” mécanique de son usage premier ! C’est la mission de Robotique Concept(4), une société de recyclage de robots d'occasion ou neufs à destination des petites ou moyennes entreprises située en Rhône-Alpes à Saint-Georges-de-Reneins. Là, Patrice Bouteille achète, vend et loue ses machines à des entreprises en développement, mais aussi aux compagnies de spectacle vivant. Il a par exemple collaboré à l’élaboration de l’Artefact de Joris Mathieu (TNG, Lyon) dont nous parlions dans l’AS 216. Avec Clément-Marie Mathieu, musicien de formation diplômé de l’ENSATT, auteur d’un mémoire sur les interfaces homme-machine en musique, également régisseur son et fondateur du LIE (Laboratoire de l’inquiétante étrangeté également en Région Rhône-Alpes), il participe à l’intégration d’anciens robots issus de l’industrie au sein de pièces de théâtre et de spectacles divers. L’empathie, l’attachement ou la répulsion éprouvés par l’être humain face à ses créations robotiques est une des bases de leur passion pour ce métier, tout comme ces sentiments sont sources de fascination pour les artistes. De par leur expérience professionnelles, les deux collaborateurs sont conscients du sentiment étrange qui peut lier l’homme et la machine et n’hésitent pas à l’exploiter dans leurs relations aux artistes et aux œuvres.

 

Distance critique

L’intégration de ces robots dans le spectacle est également un gage d’évolution des écritures. Le fait que des machines soient implicitement inscrites dans une pratique artistique – au même titre que les humains dont c’est le métier (metteurs en scène, régisseurs techniques, …) – est le signe d’une révolution culturelle, autant que technique ou esthétique. Pour cela, la mise en place d’une médiation, mais aussi une distance critique, peut être nécessaire et l’humour est souvent indispensable. Avec Robots, “une conférence automatisée sur les robots et les intelligences artificielles” (une proposition du collectif Les Particules), Raphaël Gouisset, Aurélien Serre et Marion Lechevallier portent un regard non dénué d’ironie sur la “robolution” censément à l’œuvre dans nos sociétés. Ironie et humour mordant, mais aussi quelques belles références piochées autant dans la pop culture et la science-fiction (Terminator, Wall-E, Isaac Asimov, …) que dans des documents scientifiques exhumés en direct du Net. Accompagnés de leur TurtleBot (croisement hilarant d’un PC Portable et d’un aspirateur autonome), l’équipe fait rire sur des questions sérieuses. Humour toujours, en mode installation performative cette fois, avec Machine 2 Fish V2, du Collectif Dardex, détournement d’un fauteuil motorisé pour paraplégique piloté par un poisson rouge ! Une pièce éminemment burlesque, où la robotique et son corolaire, l’intelligence artificielle, sont ramenés au rang de vaste blague(5), tout en faisant référence à l’univers du cyborg et à l’imaginaire de la science-fiction véhiculé par la culture de masse.

On le voit, malgré l’actualité du sujet, l’arrivée des robots dans notre quotidien n’est en aucun cas le fruit d’une emprise technicienne mais reste, grâce aux artistes et aux chercheurs qui les accompagnent, le prétexte fructueux d’une intense réflexion menée sur tous les fronts de la création. À suivre !


(1) https://www.biennalenemo.fr/
(2) http://www.festival-gamerz.com/gamerz15/
(3) http://www.espacemultimediagantner.cg90.net/exposition/hadaly-et-sowana-cyborgs-et-sorcieres/
(4) http://www.robotiqueconcept.com/ société basée à Saint-Georges-de-Reneins dans le Beaujolais
(5) http://dardex.free.fr/index.php/machine-2-fish-v2/

 

Article publié dans la Revue AS - Actualité de la Scénographie N°228
Le Laboratoire Arts & Technologies de Stereolux s’associe avec les Éditions AS (Actualités de la scénographie) pour une série d'articles consacrés aux technologies numériques, à l'art et au design. L'occasion de partager un point de vue original et documenté sur le futur des pratiques artistiques, en particulier dans le champ du spectacle vivant.

Une création numérique uniformisée ?

Publié le 31/01/2020

Il n’est pas rare, pour des spectateurs et festivaliers qui viennent d’assister à un spectacle numérique, d’avoir une impression de déjà-vu. Les œuvres d’aujourd’hui, réalisées à partir d’outils numériques, sont-elles réellement identiques sur le fond et la forme ? Quelles sont les variables qui contribuent à un phénomène d’uniformisation et au contraire quelles sont celles qui favorisent la sauvegarde de la singularité des œuvres numériques ?

Par Adrien Cornelissen
Article rédigé en partenariat avec le Laboratoire Arts & Technologies de Stereolux

 

La globalisation culturelle et les phénomènes d’acculturation – provoqués par les échanges commerciaux, par la culture de masse ou les grandes majors de l’industrie culturelle – incitent à se poser quelques questions concernant la création numérique : est-elle sujette aux phénomènes de globalisation ? Autrement dit, les œuvres d’aujourd’hui – installations, performances numériques, live A/V, scénographies numériques, … – tendent-elles vers une uniformisation conceptuelle (dans le propos) et esthétique (dans la forme) ?
À défaut d’y répondre de façon binaire, cet article a pour objectif de répertorier quelques leviers principaux des phénomènes d’uniformisation et, au contraire, ceux encourageant une singularité des créations artistiques. In fine, l’enjeu de sauvegarde des particularités artistiques est essentiel pour la perpétuité de la création. Conscient de l’ampleur du sujet et des très nombreuses variables, parfois difficilement vérifiables, qui pourraient être en rapport, nous nous contenterons ici de défricher et d’en analyser quelques unes liées à l’uniformisation de la création numérique en donnant la parole à plusieurs experts et observateurs, prenant appui sur plusieurs cas concrets d’uniformisation et de singularité.


Gazelle Twin au Festival LEV 2019, Album Pastoral - Photo © Elena de la Puente

 

Numérique & transdisciplinarité

Évoquer un phénomène d’uniformisation de la création numérique peut paraître paradoxal tant le numérique semble inter/transdisciplinaire. En effet, si l’on souscrit à l’idée qu’il est avant tout un outil de création plutôt qu’une esthétique, le numérique offre de très nombreuses possibilités de collaboration. À dire vrai, jamais les créations numériques n’ont été aussi abondantes et hétéroclites : danse, théâtre, cinéma, musique, littérature, bande dessinée sont autant de disciplines traditionnelles bousculées par les outils numériques. L’ensemble des Scènes nationales produit et diffuse désormais largement des œuvres numériques sans pour autant les étiqueter “art numérique”. On retrouve ce même goût pour la transversalité à travers les projets art-science fleurissant depuis les années 2010, associant par exemple un laboratoire de recherche à un collectif d’artistes numériques. De ce point de vue, la création numérique offre des perspectives quasi illimitées. Pour autant, malgré ce potentiel infini, il est difficile de nier que les créations partagent souvent une esthétique, une forme, des problématiques, des sujets et des réseaux de diffusion communs. C’est précisément à partir de ce constat que démarre notre analyse.
 

Outils : une bride à la créativité ?

Les années 60’ sont marquées par une effervescence des technologies, ordinateurs, logiciels, composants électroniques, … Les artistes se sont naturellement appropriés ces outils en les détournant de leurs usages premiers et en produisant de nouvelles œuvres en phase avec leur époque. L’expression “art numérique” ou “digital art” est alors attribuée aux œuvres avec une dimension numérique dominante dans le processus de création et les matériaux (capteurs, vidéoprojection, laser) conduisant par là même à une esthétique marquée et identifiable. Les logiciels utilisés par les artistes étant souvent les mêmes, des outils comme la Creative Suite d’Adobe sont devenus incontournables et il n’est pas rare de voir une forme commune se dégager. Le monde de l’open source, par exemple avec Pure Data (permettant une programmation graphique pour la création musicale en temps réel), prétend échapper à cette standardisation des applications prioritaires. Néanmoins, ces outils sont nécessairement rattrapés par d’autres standards. L’esthétique filaire et monochrome de Processing, facilement reconnaissable, est devenue en quelques années une des formes graphiques les plus utilisées dans la création numérique. Juliette Bibasse, productrice et commissaire indépendante spécialisée en création numérique, énonce ce constat depuis plusieurs années : “Certains projets de vidéo mapping sont réalisés avec les même logiciels et mêmes plugins, si les créatifs n'essaient pas de raconter leur propre histoire les visuels sont souvent identiques”.

Autre exemple plus récent avec la tendance du scan 3D. “Les cartes graphiques d’aujourd’hui ne permettent pas non plus une mise en forme illimitée. Cela signifie qu’il peut y avoir une certaine uniformisation visuelle, mais pas nécessairement sur le fond qui peut être différent.” Éric Prigent, coordinateur pédagogique au Fresnoy, Studio national des arts contemporains, observe également cette uniformisation causée par les outils : “Il est clair que certains outils numériques génèrent une esthétique visuelle. Le filaire, la photogrammétrie ou le scan 3D avec des nuages de points sont très fréquemment utilisés. Au Fresnoy, l’équipe incite les étudiants/artistes à trouver une esthétique différente afin que la technologie ne conditionne pas le résultat visuel final”.


ScanAudience
de Schnitt + Gianluca Sibaldi, Festival LEV 2019 - Photo © Elena de la Puente
 

La diffusion, standard de création

Dans ce contexte d’émergence des technologies sont nés des courants artistiques comme l’art cybernétique, l’art vidéo ou plus tard, dans les années 90’ avec l’apparition d’Internet, l’art interactif ou le net art. Jusqu’à très récemment, le marché de l’art traditionnel des galeries ignorait ces courants artistiques, et plus généralement l’ensemble des formes d’art numérique. Plusieurs raisons l’expliquent : faible intérêt de la part des collectionneurs, difficulté de conservation des œuvres numériques et donc peu de garantie de fonctionnement auprès des acheteurs, voire un manque de fond dans le propos artistique. Dominique Moulon, critique d’art, auteur et commissaire d’exposition d’œuvres numériques, explique “que si le monde de l’art contemporain était fermé aux pratiques numériques, ce n’était pas le cas des festivals qui ont produit et diffusé de nombreuses œuvres. La pratique de l’art numérique s’est surtout développée lors d’événements tout particulièrement éphémères”.

En effet, à partir des années 90’, ce sont surtout des festivals européens comme Ars Electronica à Linz, Le Mapping de Genève, Transmédiale à Berlin ou Todays Art à La Haye qui retiennent l’attention des amateurs avec un effet de standardisation des créations présentées. Le format des installations et des live A/V est alors adapté pour ces événements accueillant des festivaliers dans des contextes particuliers :
contraintes techniques des salles de spectacle, durée des performances (souvent sur des formats courts), type de spectacles recherchés (associant par exemple des installations à des concerts), caractère festif cohérent à la programmation du festival, … Cédric Huchet, programmateur pour le Festival Scopitone à Nantes, reconnaît que “les festivals ont créé un format particulier de performance. Ceux créés par la suite ont repris ces mêmes codes ce qui limite les entorses créatives et les expérimentations. Aujourd’hui pour qu’un organisateur puisse être concurrentiel, il faut nécessairement se démarquer dans le projet artistique”. En parallèle à des projets de diffusion grand public comme Art Tech House à Miami ou L’Atelier des Lumières à Paris, certains événements actuels proposent donc une programmation spécialisée, moins consensuelle, plus inventive. Quelques uns comme Sonar +D explorent le potentiel économique de la créativité numérique quand d’autres comme le LEV de Gijon se focalisent uniquement sur les performances A/V.
 

Rôle des collectivités territoriales

Les financements publics ont également joué un rôle important pour ces œuvres ne pouvant pas exister dans un contexte marchand. Les collectivités territoriales manifestent un fort intérêt pour l’art numérique souvent spectaculaire.


Synspecies de Elias Merino & Tadej Droljc - Photo © Elena de la Puente

 

Ces démonstrations technologiques deviennent ainsi l’illustration d’une politique d’attractivité ou d’innovation portée par un territoire. Cédric Huchet décrit aussi “le numérique comme une mode dans laquelle se sont engouffrés des territoires en compétition. La création numérique peut devenir le support publicitaire de certains politiques qui jouent la carte du discours modèle”. L’engouement ces dernières années pour le mapping en est un exemple frappant. Les mairies souhaitaient alors des projections 3D sur leurs façades faisant appel à des personnes créant des objets visuels plus que des concepts artistiques. “Il en est, parmi les puristes, pour affirmer qu'il est question de forme plus que d’idées !”, va jusqu’à dire Dominique Moulon. Dans ce contexte, plusieurs événements d’ampleur à l’initiative de collectivités comme les Semaines du numérique de Paris, Nantes ou Bordeaux ont vu le jour. Les œuvres programmées présentent pourtant rarement une innovation artistique, diffusant par là même une représentation conventionnelle de la création numérique aux yeux des publics. Heureusement, il y a tout de même une tendance de la part des artistes de la nouvelle génération à situer davantage leurs travaux dans une vision critique des technologies, alors que celles d’autrefois étaient dans la découverte et la fascination des technologies se focalisant par la force des choses sur un rendu esthétique. “Tout en se banalisant, les technologies du numérique font émerger des problématiques sociétales. Alors que de plus en plus d’artistes se font lanceurs d’alerte”, ajoute Dominique Moulon.
 


Melting Memories de Refik Anadol au Festival LEV 2019 - Photo © Elena de la Puente

 

Le double effet du marché de l’art

Aujourd’hui la donne est différente avec l’apparition de grands marchés internationaux comme Art Basel ou la Biennale de Venise qui, lors de sa dernière édition, invitait des artistes numériques de référence (Ryoji Ikeda ou Alex Da Corte) par l’intermédiaire du commissaire Ralph Rugoff, lui-même artiste numérique. “On voit poindre des jeunes générations qui présentent des travaux robotiques, en 3D ou de LEDs et qui ne se revendiquent plus de l’art numérique mais de l’art contemporain. Ces artistes sont issus de la scène contemporaine et la diffusion de leurs créations se fait en galerie comme en foire ou en ligne”, témoigne Dominique Moulon. Conséquence ? Le contexte de diffusion implique une appréhension des créations numériques différentes et influe sur d’autres domaines artistiques en ouvrant le champ numérique. Éric Prigent du Fresnoy accueille chaque année une vingtaine d’étudiants dans le but de construire un projet artistique numérique personnalisé. Il abonde dans ce sens : “Nos étudiants viennent des quatre coins du globe. Ils n’ont pas la même histoire, les mêmes rapports aux technologies… Certains viennent du cinéma, d’autres de la photo ou des arts plastiques. Le décloisonnement offre un potentiel de création énorme”.
Pourtant le marché de l’art n’est pas une panacée pour la création numérique. En même temps qu’il offre de nouvelles perspectives de création, il uniformise les œuvres en vente sur le marché de l’art avec de nouveaux standards. La plupart des œuvres vendues a donc un format adapté aux besoins des collectionneurs (petits formats transportables, peu de lourds dispositifs interactifs, peu ou prou de technologies de pointes difficiles à maintenir en état de fonctionnement).


Les singularités culturelles

Le phénomène d’uniformisation est en revanche moins vrai quand on observe les créations en fonction de la provenance géographique des artistes. L’exemple le plus probant concerne sans doute les créations venues du Japon. Ses vingt dernières années ont par exemple vu émerger un courant artistique qui n’existe que sur l’archipel nippon : le Device Art. Ce dernier consiste en un art de petits objets à la jonction de la technologie et du design. Sur le site officiel deviceart.org, cet art est défini ainsi : “Le contenu et l’outil ne sont plus séparables. Les œuvres d’art sont souvent amusantes et peuvent parfois être commercialisées sous forme de dispositifs ou de gadgets destinés à être utilisés au quotidien. Le design raffiné et les fonctionnalités ludiques sont issus de la tradition japonaise”. Un courant résolument adapté à la culture asiatique et difficilement exportable, ce qui préserve également le caractère authentique et non altéré des œuvres. Seules quelques œuvres de device art comme l’Otamatone (un instrument synthétiseur en forme de note musique) de Maywa Denki ou Touchy (un concept de caméra humaine) d’Éric Siu ont ainsi connu un vrai succès international. De la même façon, beaucoup de performances interactives et de jeux vidéo comme les visual novels basés sur une narration font référence aux rapports sociaux d’une vie quotidienne spécifiquement japonaise. Ces visual novels, dont le sujet favori évoque les rapports de séduction entre les femmes et les hommes, témoignent d’une communication complexe, des subtilités et des concepts plus abstraits que ceux présents dans les pays occidentaux.


Touchy d’Éric Siu - Photo © Keith Tusji


Les créations autour de la robotique et notre perception face aux machines montrent également des particularités géographiques. “En Amérique du Nord ou au Canada, beaucoup de robots sont non anamorphiques. Au Japon, les robots sont davantage ressemblant à des animaux voire des humains”, explique Dominique Moulon. Une différence notable due à l’acceptation et le niveau de présence des robots dans la société japonaise. Ses facteurs culturels sont toujours présents mais difficiles à analyser. Autre exemple : en Chine, on observe dans des projets numériques une thématique récurrente du dépassement de soi ou de l’adversité devant la multitude. Cela prend notamment forme avec le succès des Multi Online Battle Arena comme King of Glory, véritable phénomène dans ce pays.
 

Quid de la création à venir ?

Y a-t-il donc une uniformisation de la création numérique ? Difficile de répondre à la question tant les variables positives et négatives sont nombreuses et ardues à analyser. D’autant que l’analyse précédente montre qu’une ouverture à certains réseaux, qui pourrait donc paraître comme un facteur de préservation de la singularité, crée nécessairement de nouveaux standards. Néanmoins, il est évident que le champ de la création numérique se retrouve désormais à un carrefour intéressant à observer. Une scène numérique s’orientera vers le design de formes, quand l’autre se dirige vers l’art contemporain. Cette scission obligera les créatifs les plus talentueux à se démarquer à travers des concepts artistiques innovants. Reste que le spectateur, lui aussi dans une forme de digestion du numérique à outrance, aura la responsabilité d’être exigeant avec les propositions artistiques proposées et de considérer une fois pour toute que les technologies sont d’abord des outils de création et non une finalité artistique. Dès lors, la problématique de cet article sera à actualiser et à ouvrir plus largement : y a-t-il un phénomène d’uniformisation de la création ?

 

Article publié dans la Revue AS - Actualité de la Scénographie N°227
Le Laboratoire Arts & Technologies de Stereolux s’associe avec les Éditions AS (Actualités de la scénographie) pour une série d'articles consacrés aux technologies numériques, à l'art et au design. L'occasion de partager un point de vue original et documenté sur le futur des pratiques artistiques, en particulier dans le champ du spectacle vivant.

Journée thématique “Exposer, Créer : la VR artistique” - l'intégralité de la matinée en vidéo

Publié le 03/12/2019

En parallèle de l’édition d’Électrons Libres dédiée à la réalité virtuelle, Stereolux a organisé, en partenariat avec le festival d'art numérique Recto VRso de Laval Virtual, une journée consacrée aux croisements entre art et recherche dans le champ de la réalité virtuelle. 

À travers différents temps d’échanges et de travail collectif, cette journée a mêlé les regards et les approches d’artistes et de chercheurs provenant de différentes disciplines et travaillant sur la question de la réalité virtuelle et de l’immersion. L’objectif était de proposer un panorama des réflexions en cours dans ce champ, tant du point de vue académique qu’artistique, et de faire émerger des pistes de réflexion susceptibles d’alimenter les projets et recherches des participants.

MATIN : TABLES RONDES ET KEYNOTES

Axe 1 : Corps réel / Corps virtuel
Keynote, par Olivier Nannipieri, maître de conférences à l'Université de Toulon
Table ronde ”Corps réel / Corps Virtuel”, avec :
- Olivier Nannipieri - Maître de conférences à l'Université de Toulon
- Marie-Hélène Tramus - Artiste et professeure émérite du Département des Arts et Technologies de l'Image de l'Université Paris 8
- Esteban Fourmi - Artiste, compagnie AΦE
Modération : Anne Dubos - Anthropologue et artiste, compagnie Little Heart Movement 

 

 

Axe 2 : Exposer l’Art et la VR
Keynote, par Judith Guez - Artiste, curatrice et directrice du festival artistique Recto VRso de Laval Virtual
Table ronde “Exposer l’art et la VR”, avec
- Judith Guez - Artiste, curatrice et directrice du festival artistique Recto VRso de Laval Virtual
- Cédric Huchet - Programmateur Arts numériques, Multimédia et festival Scopitone, Stereolux
- Charles Ayats, artiste
Modération : Carine Claude, journaliste culture et  nouveaux médias