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Labo Arts & Techs

Du pangolin anticapitaliste à la voiture-tortue : l’impact du virus sur le système productif mondial

Publié le 20/08/2021

Avec un peu de recul, le coronavirus joue un rôle révélateur des fragilités du système mondialisé actuel. La pandémie a notamment révélé le lien existant entre la production d’une voiture autonome et le destin du pangolin… Plongée dans la thématique du lien entre mutations environnementales et technique, qui sera abordée dans le cadre d’Ambivalences, pendant le festival Scopitone, le 9 septembre prochain.

AMBIVALENCES #1 - CHAPITRE 3 : HORIZONS


En 2020, la planète s’est tenue immobile et le commerce mondial a été suspendu par l’arrivée du coronavirus. Si nous sommes resté·es abasourdi·es face aux bouleversements provoqués par ce virus à ARN, la possibilité que survienne une telle crise était évoquée de longue date. Ce que fait notre économie globale au vivant en étant  la cause désignée.

Le pangolin révolutionnaire

La pandémie, nous rappelle, de manière saisissante, combien nous sommes lié·es aux autres espèces. À tel point, que le coronavirus a été présenté comme un acte de revanche du pangolin. L’animal qui a été considéré, dans un premier temps, comme étant à l’origine du virus. Une hypothèse qui a depuis été écartée.

En effet, le pangolin est l’un des animaux les plus braconnés au monde pour sa chair et ses écailles utilisées en pharmacopée traditionnelle. Leur commerce illégal se déploie de l’Afrique à la Chine et a mené deux des huit espèces existantes au bord de l’extinction. Pour cette raison, les pangolins sont souvent présentés comme les victimes type d’un capitalisme échevelé et mondialisé.

Soupçonné d’être l’hôte ayant permis l’émergence du coronavirus, le mammifère a bénéficié d’un répit sous la forme d'une interdiction de vente, qui lui permettra, peut-être, d’échapper à l’extinction. Pour reprendre un slogan écologiste bien connu le virus serait « la nature qui se défend ». À ce titre, le pangolin s’est même vu transformé en icône anticapitaliste.

Crédit inconnu, si vous avez créé cette image contactez-nous pour être crédité

L’ARN et le silicium

Mais ce n’est pas uniquement son statut de victime du profit à tout prix qui a transformé le pangolin en icône anticapitaliste, c’est aussi que le coronavirus, en mettant momentanément la planète à l’arrêt, a agi comme le révélateur des interdépendances planétaires produites par le capitalisme.

La crise sanitaire a, tout particulièrement, mis en valeur la fragilité de nos chaînes d’approvisionnement mondialisées. Sous l’effet des confinements, des contaminations au travail, des politiques protectionnistes, les usines, les ports, les magasins ont dû fermer, suspendant la production, interdisant la circulation des marchandises et leur vente.

En raison d’une production principalement basée en Asie et de la concentration du secteur, les effets de cette fragilité ont été particulièrement exacerbés pour l’industrie des microprocesseurs. Quand Taïwan, l’un des principaux pays exportateurs, connaît une résurgence des cas de Covid 19, c’est toute une économie dépendante de cette chaîne d’approvisionnement déjà sous tension qui s’inquiète. Nous parlons ici des smartphones, des ordinateurs, mais aussi de l’électroménager, des voitures, de certains matériels de santé, des tracteurs pour l’agriculture...

Cette tension préexistante est multifactorielle et complexe, mais la pandémie actuelle l’a fait basculer vers la pénurie. Le prix des disques durs flambe, soudain nous prenons conscience de toute l’infrastructure qui nous autorise à acquérir ce bien.

Une infrastructure qui a brillamment été mise en récit par Vladan Joler et Kate Crawford avec le projet Anatomy of AI system. Un essai et une carte anatomique qui mettent à jour les ressources planétaires, le travail humain et les données nécessaires à la construction et l’utilisation d’Amazon Echo, des « hauts-parleurs intelligents » intégrant Alexa, un assistant personnel. En regardant cette fresque aujourd’hui, on ne peut s’empêcher de vouloir deviner les endroits où la diffusion de l’ARN du coronavirus aura joué les trouble-fête.

Projet : Anatomy of an AI System, 2018
Crédits : Kate Crawford et Vladan Joler

La tortue, le futur de la voiture ?

Face à cette pénurie, les producteurs de microprocesseurs ont favorisé l’approvisionnement du secteur l’électronique grand public au détriment des constructeurs automobiles, perturbant la production de nouveaux véhicules. Il est estimé que cette industrie pourrait perdre jusqu’à 60 milliards de dollars en revenus cette année, quand plus de 650 000 véhicules manquaient à l’appel au premier trimestre. On parle de « bullwhip effect », l’effet coup de fouet : une pénurie en amont provoque des effets croissants tout au long de la chaîne. Certains y pressentent la fin de la logique du « flux tendu ».

L’artiste belge Melle Smets a peut être trouvé un début de réponse à cette pénurie mondiale, avec une voiture « 100 % made in Ghana ». Elle a été créée en douze semaines grâce au savoir faire et à l’inventivité des artisans du recyclage du quartier industriel de Suame Magazine. La Smati Turtle 1 est locale, durable, réparable et frugale. Sous le capot de la « tortue », vous ne rencontrerez pas un seul microprocesseur, de quoi déjouer les effets du coronavirus.

 

Titre : Tailer Turtle English, 2014
Crédits : Melle Smets
 

Le coronavirus a eu bien des effets au-delà de la crise sanitaire et de l’arrêt momentané de l’économie mondiale. Il entraîne d’ores et déjà une réorganisation profonde des chaînes d’approvisionnement et sonne la fin de certains modèles de production reposant sur le flux tendu, la poursuite du moindre coût et la mondialisation. Le futur nous dira, s’il ouvrira la voie à une nouvelle écologie de la production dont bénéficieraient le pangolin comme la tortue.

Article rédigé par Pauline Briand

J’ai testé : Exposition Laboratoire Arianna

Publié le 22/06/2021

THE CREW - J'AI TESTÉ

L’exposition Laboratoire Arianna est la première incarnation du travail contextualisé du collectif d’artistes et de scientifiques Pronaos. Fruit d’une première résidence de recherche et création basée sur la récupération d’objets en relation avec l’étude de l’espace, elle sera suivie par deux autres chapitres aux mois de septembre et décembre prochains. Retour sur cette exposition avec l'un de nos bénévoles qui s'est rendu sur place.

 

 

 

 

Cette première proposition est développée dans la salle de présentation de la Plateforme Intermédia. Plutôt que de nous lâcher dans celle-ci, une esquisse de parcours est ébauchée. Lorsque l’on arrive, un rideau dissimule la pièce et nous oriente avec une flèche alors qu’au-dessus de nous flottent des voix qui en français nous plongent directement dans une ambiance cosmique au travers d’un champ lexical approprié : satellite, ange, propulsé, paysage…
 

L’exposition comprend sept postes de présentation relativement bien délimités, qu’on peut instinctivement suivre linéairement dans une boucle horaire. À l’inverse, c’est dans un espace sonore ambiant que l’on évolue. Une agglomération des expressions phoniques de chaque entité présente.
On commence avec Falsum Vacuum, une sorte de machine-sculpture composée d’une boite au sol, reliée par un tube à une cloche en verre suspendue renfermant de petits objets construisant une nature morte industrielle. La boite est en réalité une pompe à vide qui dépressurise régulièrement l’intérieur de la cloche. Dans la mesure où c’est un travail de l’invisible – le seul indice signalant le fonctionnement étant un bruit d’aspiration ponctuel –, il pourrait y avoir un jeu d’illusion. Après tout, nous n’avons pas le moyen de voir l’action décrite.

À côté se trouve Graines Cosmiques, œuvre en trois parties centrée sur le cycle de vie de tomates étant allées dans l’espace. Si, si, c’est même un cadeau de la NASA ! On trouve des graines dans une boite de pétri, et de jeunes pousses figées pour toujours dans des tubes. Un disque sur lequel en sont fixées des dizaines tourne sans interruption, rappelant les mélangeurs rotatifs des chimistes. Un écran circulaire voisin lui aussi en mouvement – mais lent et presque imperceptible – sert de support à la projection d’un timelapse de la croissance des germes en apesanteur. La collection se termine par un carnet, dont on ne sait pas s’il est manipulable, retraçant le processus d’obtention des graines pour ce travail. Le document sous forme de carnet est trompeur : seules trois pages sont rédigées, celles ouvertes et celles à l’arrière. Les autres sont vides. Oui, en l’absence de garde, j’ai osé vérifier. Le style littéraire descriptif utilisé et la police de caractère "Courrier Sans" choisie pour l’écriture donnent l’impression d’avoir accès à un document confidentiel. Cette sensation est accentuée par ce qu’on peut lire, des conversations à demi-mots avec des lobbyistes, aux échanges par courriel avec des scientifiques du globe.

La Mesure du Monde est la proposition qui attire le plus l’œil. Constituée d’un écran courbe d’un mètre cinquante sur lequel est projetée l’animation d’une tempête de point, on apprend qu’il s’agit d’une représentation de données liées aux mouvements du champ magnétique solaire transmises en direct depuis la Suède. La magie de l’Internet ! Au premier abord, on pourrait penser que l’écran est en acier mais c’est la fine data-texture qui donne cet effet. Deux hauts parleurs planent au-dessus de la projection et transmettent une musique abstraites originaire des oscillations stellaires. C’est la sonorité le plus prégnante de l’exposition.

Dans le coin opposé, on trouve une sorte de table. En fait, une ossature en métal sur roues, sur laquelle reposent deux planches de bois agrémentées d’une mise en scène d’ouvrages divers (compte-rendu des colonies de la NASA, revue paysagère…), de mini-sculptures géométriques et d’objets récupérés. Le plus impressionnant se trouvant posé au sol, « dans » la table, une méga-lampe dont on se demande ce qu’elle est au départ. Des feuilles nous montrent des extraits de textes, d’un roman d’anticipation et une citation du personnage de Freeman du film Silent Running, déjà mentionné dans Graines Cosmiques (super film avec une belle performance de Bruce Dern). Lors de mon passage, c’était la seule entité ne proposant pas de fiche explicative. « Est-ce qu’on peut toucher les livres ?!? » aura été ma plus grande interrogation. Loin d’être ésotérique pour autant, l’ensemble peut paraître un peu brut mais profite de l’ambiance sonore de la salle.


Le cœur de la plateforme intermédia accueille trois objets volumineux

Le premier est un cadre suspendu. L’Harmonie des Mondes est un tableau-sculpture de fond lisse duquel saillissent trois mini-planétaires de trois corps chacun, avatars de la Terre, Saturne et Éris (vous savez la planète naine trop grosse qui a déchu Pluton de son statut de numéro neuf du système solaire ; never forget). Les deux planétaires de droite se déplacent dans le sens des aiguilles, et celui de gauche de manière anti-horaire. Le mouvement de ces astres produit sur le principe de la theremine par dissimulation partielle d’un capteur, un son modulé en permanence. Toutefois, proche de l’œuvre c’est le bruit de la mécanique d’action qui transpire : le dos du tableau est d’ailleurs tout aussi intéressant que son front puisqu’on nous autorise à voir et entendre les rouages littéraux de l’objet.

Derrière l’Harmonie, gît par terre, capturé à sa base par une nappe de plâtre blanc, un appareil unique. Pronaos. Ouais, éponyme du collectif. En activité dans les années 1990, il n’en reste qu’une carcasse devenue ici totem. Il est accompagné par deux roues-écrans situées côte-à-côte, sur lesquelles est projetée une même vidéo dédoublée, une archive du retour du satellite sur Terre. Il y a un côté un peu nostalgique et abstrait des scènes tournées au crépuscule. Le petit plus ? La texture bois des roues rappellent le motif de géantes gazeuses comme Jupiter. Coïncidence ? Je ne pense pas !

La septième et dernière production est un espace dans l’espace – mise en abyme – avec une pièce tubulaire, d’un mètre cinquante de diamètre. Acoustic Space nous invite en son intérieur avec un rideau filaire laissant entrapercevoir ce qu’il renferme. Un fauteuil soucoupe en vinyle blanc bien rétro ne demande qu’à être utilisé. Il fait face à la paroi incurvée, support d’une projection monochrome un peu psychédélique soutenue par un son documentaire passant de l’explication du concept d’Acoustic Space par son créateur Marshall McLuhan (« What we are is a product of how we represent the world »), aux propos de l’astronaute Valentina Terechkova dont les expériences spatiales forment la base de cette micro-architecture immersive. Si on a parcouru la salle linéairement, c’est le dernier élément pratiqué. Mais c’est aussi le premier élément qui nous parvient par le son qu’il dégage.

Comme d’habitude, se pose la question des dimensions de la Plateforme Intermédia et de ce qui y est exposé. Le rapport contenant/contenu. Ici, l’intérêt d’une taille réduite renvoie presque à une salle thématique de musée ou un cabinet de curiosités, et permet de créer une ambiance sonore englobante qui aurait été perdue si chaque élément avait été isolé. Pour celles et ceux ayant eu l’occasion comme moi de vivre l’exposition sans personne d’autre, la proximité des œuvres les unes aux autres et la courte distance à emprunter pour toutes les apprécier, offre au minimum un aspect intimiste tout à fait appréciable.

Reste à savoir ce que ce que les autres sessions du laboratoire produiront, et comment l’intervalle de temps influencera une éventuelle continuité entre les œuvres créées.

Laboratoire Arianna

 

 

Urgence climatique : Erratic Weather, une performance de Maotik et Maarten Vos (Interview)

Publié le 08/06/2021

Dans le cadre des journées TouchDesigner, Maotik et Maarten Vos présentent Erratic Weather, une installation immersive et engagée permettant au public de se retrouver en plein milieu d'un ouragan numérique. Le but : rendre compte de manière impactante de l'urgence climatique actuelle.

Comment s'est déroulée la rencontre avec Maarten Vos ?

Nous nous sommes rencontrés au Théâtre Chaillot à Paris en janvier 2019 où nous étions en résidence avec une compagnie de danse pendant deux semaines. Durant cette période, nous avons travaillé sur des séquences combinant musique, projections visuelles et interaction avec danseur·euses. Au fil de la résidence, nous nous sommes aperçus que nos univers fonctionnaient bien ensemble, ce qui nous a amené à collaborer sur une performance audiovisuelle.

Pouvez-vous nous présenter ERRATIC WEATHER ? Quel en a été le processus de création ?

Erratic Weather est un projet d'art numérique qui a pour objectif de visualiser le passage d’un cyclone à travers une expérience multimédia immersive. L’idée du projet est de faire ressentir au public l'expérience de vivre des phénomènes naturels tels que les typhons, les ouragans ou encore les cyclones tropicaux. Cela démontre le pouvoir dévastateur de la nature et l'urgence face à laquelle nous sommes de la préserver.

Avec Maarten Vos, nous avons travaillé sur le projet lors d’une résidence à Funkhausà Berlin - l’été dernier, à l'aide du système 4d Sound. La spatialisation sonore a eu un rôle important dans le processus de création, le fait de faire circuler le son nous a permis de rendre l’expérience du cyclone encore plus réelle. Nous avons également créé la narration de l’œuvre en interprétant des données météorologiques mais aussi l’endroit du globe ou s’est produit le phénomène. Chaque performance est unique car nous utilisons ces informations pour faire évoluer l’œuvre ainsi que pour modifier certains paramètres audiovisuels.

Pensez-vous que l'art a un rôle à jouer dans la crise climatique ? Dans les grandes crises en général ?

L’art immersif est un moyen impactant de faire vivre des expériences physiques au public, cela va bien au-delà d’une simple projection vidéo. En travaillant avec la physicalité du son, sa spatialisation et l’effet optique des images, nous arrivons à réinterpréter d’une manière artistique des phénomènes naturelles qui, avec cette immersion, permettent de prendre conscience du danger et de l’urgence d’agir face au changement climatique.

Quel a été l'apport de TouchDesigner dans la création de cette performance ?

Touchdesigner est l’outil qui m’a permis de créer tout le contenu visuel de l’œuvre, ainsi que la connexion avec le système sonore et les bases de données récupérées en ligne pour pouvoir modifier les paramètres en temps réel. C’est un outil formidable pour prototyper des idées rapidement et créer du contenu génératif s'inspirant de la nature. Ce logiciel permet la création de contenu qui évolue sous la forme de probabilités contrôlées où différents environnements visuels fusionnent pour créer une esthétique unique et non reproductible.

MAOTIK ET MAARTEN VOS - ERRATIC WEATHER

La révolution sera sans doute tokenisée

Publié le 07/06/2021

Les NFTs – des lignes de code sur une blockchain – peuvent représenter toute possession, qu’il s’agisse d’objets physiques ou numériques, de droits d’accès, de vote ou de droits d’auteur. Nous pouvons même leur attacher des souvenirs, des tweets, des créations et les vendre aux enchères. Après quelques années de croissance, principalement dans les domaines du jeu et des collectors, les voici rien de moins qu’en train de révolutionner le monde de l’art. Ou presque.

Par Aude Launay
Article rédigé en partenariat avec la Revue AS


 


Capture d’écran de la plate-forme Zora (zora.co)

Depuis quelques mois, les records se succèdent. Le 25 février dernier, une vidéo d’animation de synthèse de dix secondes a été vendue pour quelque 6,6 millions de dollars US1; elle avait été acquise 67 000 dollars US quatre mois auparavant. Le 13 décembre 2020, l’artiste auteur de cette vidéo totalisait déjà 3,5 millions de dollars US de ventes en un seul week-end.
Sur le marché de l’art, rien d’anormal. Le flipping – ne conserver un achat que très peu de temps pour le revendre, généralement aux enchères, avec une plus-value affolante – est une pratique plus que courante. Et les ventes record sont bien généralement la seule raison pour laquelle les arts visuels font les gros titres. Mais c’est d’art numérique dont nous parlons ici, et même plus spécifiquement de crypto art. L’art numérique n’était jusqu'alors pas franchement coutumier de tels chiffres, sa relative immatérialité restant un obstacle mental étonnant à sa montée en valeur, lorsque nous considérons que les œuvres les plus coûteuses sont bien souvent celles qui s’échangent tout en restant parfaitement immobiles dans les coffres-forts géants que sont les ports francs2 des grandes places financières.

Et si nous en parlons autant, c’est justement car l’une des plus grandes maisons de vente au monde vient d’entrer dans la partie. Christie’s était déjà coutumière d’incursions en terrain novateur – fin 2018 elle était la première maison de vente à enregistrer les données relatives à l’une de ses ventes sur une blockchain3, tout juste quelques semaines après avoir été la première à adjuger une œuvre produite par une intelligence artificielle4 – mais c’est son annonce de mise aux enchères d’une œuvre de l’artiste dont nous évoquons les prix records, Beeple, qui a précipité ces derniers jours5 (au 1er mars 2021) la question du crypto art dans la presse grand public (New York Times, CNBC, BBC, Vice, Wired, Bloomberg, Rolling Stone, Esquire, Reuters), sans compter la presse financière et bien évidemment aussi la presse artistique.


Endgame, 2021 - Document © Beeple

Mais Beeple n’est pas un artiste des plus traditionnels : il est avant tout un graphiste adoubé des grandes marques et des musiciens à succès (Louis Vuitton, Apple ou Nike mais aussi Justin Bieber, Eminem ou Janet Jackson), n’a jamais été représenté par la moindre galerie, n’a pas étudié l’art mais l’informatique et, surtout, avait, jusqu’à l’automne dernier, pour habitude de partager ses créations gratuitement. Le 1er mai 2007, il s’est en effet embarqué sans le savoir dans une aventure qu’il allait poursuivre treize ans avant de commencer à la monétiser, à savoir poster une création par jour sur son compte Instagram6. Aujourd’hui, ses Everydays s’arrachent par le biais de NFTs sur lesquels tout un chacun peut enchérir.

L’authenticité, un phénomène social

Si les fichiers numériques (car c’est bien ce dont il s’agit avec ces œuvres) sont on ne peut plus fongibles – c’est-à-dire aisément reproductibles et dont les copies, parfaitement équivalentes, sont de fait échangeables l’une pour l’autre –, leur valeur ne peut s’apprécier en fonction de leur rareté. Et c’est même justement leur reproductibilité qui entrave leur valorisation.
La question a fait son temps dans l’histoire de l’art, bien avant même que les .jpg ou autres .mp4 ne distribuent leurs contenus à tout vent ; et en 1936, Walter Benjamin explorait déjà la déperdition de l’aura de l’œuvre d’art qu’entraîne sa reproduction mécanisée7, tout en remarquant au passage que “l’‘authenticité’ de l’œuvre est un phénomène socialement construit”8. Mais le constat n’avait en rien aidé l’art numérique à dépasser l’idée que sa valeur moindre était liée à la possibilité de sa diffusion massive. Pourquoi, en effet, souhaiter investir pour détenir une chose que nous pouvons obtenir gratuitement ?

Nous utilisons généralement la métaphore du billet de banque pour illustrer le concept de fongibilité mais une monnaie numérique peut aussi bien faire l’affaire : un bitcoin est un bitcoin, que l’on me rembourse celui que j’ai prêté avec un autre n’a aucune importance. Par contre, si je prête mon Monet à un·e ami·e, j’attends qu'elle.il me rende ce tableau-là et non un autre. Et si j’ai griffonné mon numéro de téléphone sur un billet de 5 € pour le donner à quelqu’un·e, même si je suis théoriquement passible d’amende, ce billet conserve sa valeur faciale mais devient dans le même temps porteur d’une information supplémentaire qui le rend un peu plus unique que son seul numéro de série.

Dès 20129, un petit groupe de mathématiciens et de programmeurs s’attèle à créer la possibilité d’en faire de même avec les bitcoins : un protocole qui sera nommé par la suite Colored Coins10 et dont l’idée est d’associer des informations à certains bitcoins, comme par exemple des droits de propriété (matérielle comme intellectuelle) ou des produits financiers.
Si la technologie des blockchains s’est révélée efficace pour contrer le problème de double dépense inhérent à toute monnaie numérique11, elle a aussi permis la création de tokens cryptographiques – des actifs numériques représentant une valeur, un droit ou un pouvoir – et, surtout, de tokens cryptographiques non fongibles : les NFTs (non-fungible tokens). Les Colored Coins ont ainsi non seulement ouvert la voie aux NFTs mais leurs limitations techniques12 ont aussi, pour partie, entraîné l’un de leurs concepteurs dans une réflexion ayant abouti à la proposition d’un nouveau protocole : Ethereum13.

Propriété intellectuelle liquide

Dès 2015, des ressources de jeu vidéo (Spells of Genesis) puis des mèmes (Pepe) décrits comme “rares”14 commencèrent à apparaître sur la blockchain de Bitcoin, avant que celle d’Ethereum ne se retrouve congestionnée l’année suivante par un fol engouement pour des images de chatons à collectionner (CryptoKitties15).


Hey, 2021 - Document © Beeple

Le phénomène NFTs n’est donc pas nouveau. Ce qui l’est, par contre, c’est son ampleur, son développement en phénomène de masse. D’une part parce qu’il ne s’agit plus désormais simplement de collectionner des objets créés par d’autres mais de produire les siens à partir de ses propres créations ou de ses propres biens, d’autre part car cet usage des NFTs qui fait tant parler est bien loin d’être le seul. Les tokens non fongibles permettent une “propriété intellectuelle liquide16”comme le formule Jake Brukhman, investisseur et conseiller de nombreux projets dans le domaine17, qui explique qu’aujourd'hui : “Nous possédons rarement quoi que ce soit sur Internet : nous achetons des licences d’utilisation de livres électroniques à Amazon, nous louons des autorisations d’écoute de morceaux à Apple Music et nous payons pour emprunter des domaines à une société d'enregistrement pendant un temps donné. Même lorsque nous créons notre propre contenu, les droits qui y sont attachés sont souvent détenus par la plateforme de diffusion, le distributeur ou le label”.


Les NFTs commencent tout juste à faire vaciller ces systèmes d’exploitation massive des créateur·rices et producteur·rices de contenus. Et ces droits de propriété numérique inscrits sur une blockchain peuvent donc s’appliquer à tout contenu numérique (podcasts, noms de domaines, ressources de jeux, articles de blogs, photos, morceaux de musique, vidéos, …) mais aussi à tout objet physique (sneakers ou vêtements18, biens immobiliers et même œuvres d’art19) dont ils rendent possible la revente avec royalties sur le second marché. C’est notamment pour résoudre ce qu’elle appelle “le problème Yeezy” que la place de marché Zora s’est créée fin 2020 : offrir des droits de revente à tous les créateurs, qu’il s’agisse de Kanye West qui, lorsqu’il dessine une paire d’Adidas commercialisée 200 € et revendue neuve 2 000, ne touche pas un cent de ce prix mirobolant, ou de jeunes créateur·rices encore inconnu·es.


Pepe. Courtesy - Document getwallpapers.com

Le “problème Yeezy”

Dans les arts visuels, “le problème Yeezy” est absolument démesuré et il n’est pas rare de voir des artistes (ainsi bien sûr que leurs galeries) assister, impuissant·es, à la flambée des prix de leurs œuvres en maisons de vente sans en bénéficier le moins du monde. Les plates-formes de vente de NFTs, telles que SuperRare, KnownOrigin, Rarible ou NiftyGateway, prélèvent entre 5 et 15 % de commission sur les ventes de premier marché, ce qui signifie que l'artiste touche entre 85 et 95 % d’un prix qu’elle·il a fixé – contre généralement 50 % dans le cadre d’une représentation par une galerie. En cas de revente, 10 % du nouveau prix lui sont reversés. Et si l’accès à certaines de ces plates-formes se fait parfois sur invitation, la plupart sont ouvertes à tout le monde, c’est-à-dire à tout·e créateur·rice, professionnel·le ou amateur·rice, entraînant de fait une popularisation du statut d’artiste.
Bidouilleur·euse de gifs animés ou artiste reconnu·e sur la scène de l’art contemporain, quiconque le souhaite peut, moyennant le coût de la transaction, c'est-à-dire de l’inscription de sa production sur la blockchain, faire d’un élément numérique un objet rare. Le rendre unique ou en éditer une série. Et nous passons dès lors de “l’art est ce que le monde de l’art désigne comme art”, à “chacun est un artiste tant que quelqu’un achète son art”.

Un changement de nature de l’artiste, donc, mais aussi du marché de l’art : ici, pas de listes d’attente, pas de ventes sélectives en fonction du pedigree de l’acheteur·euse… Tout le monde peut enchérir et, surtout, anonymement. Il ne s’agit plus d’un anonymat du type de celui préservé jalousement par les maisons de vente et les ports francs, mais plutôt d’un anonymat du type de celui que nous adoptons bien souvent sur les réseaux sociaux, d’un anonymat pour se fondre dans la foule et s’insérer dans une communauté plutôt que pour préserver sa singularité. Et les sommes appréciables de s’orienter vers les portefeuilles d’un certain nombre de jeunes personnes, artistes ou acquéreur·esses. Nous ne comptons plus les témoignages d’adolescent·es en capacité de quitter le domicile familial, de s’offrir des études, parfois même une maison, suite aux ventes et reventes de leur art ou de celui de pointures comme Beeple20.

Article publié dans la Revue AS - Actualité de la Scénographie N°236
Le Laboratoire Arts & Technologies de Stereolux s’associe avec les Éditions AS (Actualités de la scénographie) pour une série d'articles consacrés aux technologies numériques, à l'art et au design. L'occasion de partager un point de vue original et documenté sur le futur des pratiques artistiques, en particulier dans le champ du spectacle vivant.

2031, crises et numérique : le podcast La Cantine X Stereolux

Publié le 25/05/2021

La Cantine et Stereolux s'associent pour proposer une série de podcasts en trois épisodes, répondant à la question : en 2031, quel rôle jouera le numérique dans les crises ?


Depuis 2008, les crises – financières, sociales, politiques, climatiques – se suivent : subprimes, printemps arabes, populismes en Europe, aux Etats-Unis, au Brésil, et plus proches de nous les Gilets jaunes, la Covid. Toutes ces crises – ces moments extrêmes de dérèglement – ont été portées, racontées, propulsées, relayées par les outils numériques.

Pour sortir la tête du guidon, la Cantine et Stereolux veulent voir un tout petit peu plus loin. Mettons dans dix ans. En 2031. Quel rôle auront les outils numériques dans les crises du futur ? Quelle place aura la question numérique dans les réponses à ces crises ? Et à quoi ça sert de faire de la prospective sur ces thèmes ? Chercheuses et chercheurs, militantes et militants, designeuses et designers, entrepreneuses et entrepreneurs, mais aussi artistes, syndicalistes, DRH et personnalités politiques répondent à ces questions.

Episode 0 – Le prologue : là où tout commence
Avec cet épisode de lancement, on cadre le sujet : la « place du numérique dans les crises du futur », ça veut dire quoi ?

Avec :
- Yoan Ollivier, designer et co-fondateur de l'agence Vraiment Vraiment
- Juliette Grossmann, philosophe et auteure Fondation internet Nouvelle Génération
- Olivier Ertzscheid, enseignant-chercheur à l'Université de Nantes


Episode 1 : Crise de Tech
Le secteur du numérique et de l'innovation – la Tech – connaît une double crise : sociale (les salariés et les prestataires défendent leurs droits) et sociétale (les salariés et les clients exigent plus d'éthique). Ça donnera quoi dans dix ans ?

Avec :
- Irénée Regnauld, consultant en transformation numérique et chercheur associé au laboratoire COSTECH (Connaissance, organisation et systèmes techniques) à l'Université de Technologie de Compiègne.
- Hélène Maitre-Marchois, product owner @Fairness et membre de #Onestlatech
- Matthieu Trubert, ingénieur @Microsoft et membre @CGT
- Stéphanie Lehuger, head of growth @Actiondesk
- Lobna Calleja, DRH @Schoolab


Episode 2 – La surveillance, fille de la crise
L'emprise de la surveillance numérique (IA, collecte de données, reconnaissance faciale) franchit des paliers à chaque crise. Dans dix ans, l'état d'urgence justifiant le recours aux outils de surveillance sera-t-il devenue la norme ?

Avec :
- Guillaume Champeau, directeur éthique et affaires juridiques @Qwant
- Hélène Maitre-Marchois, product owner @Fairness et membre de #Onestlatech
- Ksenia Ermoshina, chercheuse @CNRS (Centre Internet et Société) et designeuse UX @Delta Chat
- Juliette Grossmann, philosophe et auteure @Fondation internet Nouvelle Génération
- Diana Filippova, auteure et spécialiste des politiques technologiques

 


Episode 3 – L'art de la crise
Parmi les artistes qui utilisent le numérique pour produire ou diffuser leurs oeuvres, certains voient les crises comme une occasion de réaffirmer leur militantisme. Mais dans dix ans, vers quels usages du numérique les crises les pousseront ?

Avec :
- Aude Launay, chercheuse indépendante et curatrice
- Nicolas Montgermont, artiste.
- Antoine Schmitt, artiste
- Olivier Ertzscheid, enseignant-chercheur @l'Université de Nantes

 

 


A propos de la Cantine
La Cantine  contribue à fluidifier les échanges entre entrepreneur·e·s, salarié·e·s, porteuse·eur·s de projets, freelances, investisseuse·eur·s et institutionnel·e·s qui gravitent dans le domaine de l’innovation. Elle participe au développement de l’écosystème numérique sur Nantes et en région Pays de la Loire en organisant plus de 120 événements par an, en animant un espace d’animation et de travail de plus de 1 000 m2, et en proposant outils et programmes à ses quelque 300 membres. La Cantine organise le festival Web2day, événement web incontournable en France : 3 jours de conférences, de débats autour des startups, des nouveaux usages du web et des innovations numériques qui font l’actualité. L’association pilote également le label "La French Tech Nantes".

Art numérique et sciences sur le campus Lombarderie

Publié le 09/03/2021

Suite à deux collaborations en 2017 et 2019, Stereolux et l’Université de Nantes ont mis en place un nouveau projet associant un artiste numérique, un enseignant-chercheur et des étudiant·es de l’Université de Nantes sur ce second semestre 2020-2021.

Un groupe de 20 étudiant·es en L2 en sciences participera à 16h de TD encadrés par l'artiste Mathieu Le Sourd (Maotik) et l'enseignant-chercheur Baptiste Chantraine, entre février et avril 2021.

Interactions entre arts numérique et sciences

L'artiste Maotik encadrera la partie arts numériques afin de permettre au groupe de découvrir le logiciel Touch Designer, un logiciel de programmation graphique permettant de créer des projets multimédia des plus diverses. Les étudiant·es auront alors les clés pour créer des systèmes interactifs, des visuels 3D en temps réels ou simplement pour prototyper leurs idées.

Les aspects scientifiques seront abordés par l'enseignant-chercheur Baptiste Chantraine. Il guidera les étudiant·es dans leurs explorations et mettra en perspective certains points scientifiques de leur travail. Il encouragera une approche géométrique de leur projet et abordera certaines questions liées à la représentation d’objets en grande dimension, la déformation de figures géométriques et des liens possibles avec la mécanique et l’optique géométrique.

Le travail donnera lieu à une restitution par les étudiant·es à la fin du semestre.

Une résidence à Stereolux et sur le campus

Des temps de résidence au sein du Laboratoire de Mathématiques Jean Leray de l’Université de Nantes et à Stereolux sont prévus pour l'artiste en avril afin qu'il puisse échanger avec des chercheurs et chercheuses, de manière à alimenter un projet artistique en lien avec les ateliers.

 


L'artiste

Maotik est un artiste numérique français qui concentre son travail sur la création d'environnements multimédia immersifs, d'installations interactives et de performances audiovisuelles.

 

 



L'enseignant-chercheur

Baptiste Chantraine est enseignant-chercheur en mathématiques à l’université de Nantes. Il s’intéresse à l’étude de certains objets provenant de la géométrie différentielle (appelés sous-variété legendriennes) au moyen de l’algèbre.

 

 


 


 

Art media et récits transhumanistes

Publié le 01/03/2021

Comment les artistes s'inspirent-ils du fantasme de l’être augmenté et offrent de nouvelles perspectives aux récits transhumanistes ? Focus sur les différents points de vue artistiques et sur quelques interprétations concrètes de ce mouvement idéologique controversé.

Par Adrien Cornelissen
Article rédigé en partenariat avec la Revue AS


Depuis quelques années, des célébrités de la Silicon Valley comme Elon Musk ou Ray Kurzweil, pape de la pensée transhumaniste, se plaisent à bousculer les spectateurs·trices venus·es à leurs conférences : “L’être qui vivra mille ans est sans doute assis dans cette salle”… Ce genre de déclaration, aussi peu probable que provocante, révèle une idéologie solidement ancrée dans le domaine des technologies. Les NBIC (Nanotechnologies, biotechnologies, intelligence artificielle et neurosciences) offriront à l’être du futur des capacités intellectuelles et physiques surdéveloppées. En quelques décennies, ce mouvement transhumaniste a fini par occuper une place de choix dans l'inconscient collectif avec la figure de l’être réparé (référence directe aux progrès médicaux) et celle de l’être augmenté, dont l’immortalité est devenue le dessein de ce mouvement.

Blade Runner, Ghost in the Shell ou plus récemment Lucy, incarnée par Scarlett Johansson, illustrent comment le cinéma grand public anticipe l’hybridation future entre l’humain et les technologies. Les artistes du spectacle vivant, et logiquement ceux et celles des arts médiatiques faisant usage des outils technologiques (langage informatique, algorithmes, …), se sont également appropriés·es le sujet et foisonnent de scénarios originaux. Comment sont digérés ces discours transhumanistes ? Quelles interprétations concrètes les artistes proposent-ils ? Le développement à suivre ne cherche pas l’exhaustivité des œuvres abordant le sujet mais constitue plutôt un panel de positions singulières. Entre technophobie et techno-prophétie, il existe, en effet, une pluralité de discours plus fins à analyser et surtout autrement plus captivants.


Co(AI)xistence de Justine Emard, 2017 - Photo © Mike Patten

Dialectique du pour et du contre

Il serait sans doute peu pertinent de proposer une lecture binaire du sujet. Bien que courante, la position du “pour ou contre le transhumanisme” est finalement inadaptée. L’artiste numérique français Grégory Chatonsky analyse parfaitement la problématique : “L'alternative transhumaniste est l'exemple même d'une fausse alternative où chaque camp renforce l'autre en le mettant en scène. La conjuration, concept hérité de Jacques Derrida, permet de prendre en compte cette ambivalence. En même temps que nous avons peur de quelque chose, nous appelons de nos vœux cette chose pour qu’elle arrive”. C’est donc de cette dialectique qu’il faut s’extraire afin de prendre la mesure du sujet. Dans ses projets artistiques comme Le Sacrifice (2018) ou It’s Not Really You (2016), Grégory Chatonsky montre, par exemple, que les êtres humains et les technologies ne s'opposent pas mais sont interdépendants : “Quand je travaille avec une intelligence artificielle, je la modifie, mais elle me modifie également en faisant des propositions inattendues qui influencent mon travail. Il s'agit de lier notre finitude à celle de la machine, de renforcer notre fragilité plutôt que croire à une possibilité d'éternité”.

Critique du discours marketing

Ensuite, peut-être faut-il nuancer ce sujet propice aux déclarations immodérées. Si les discours des GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon) ou de certaines personnalités acquises à la cause, comme l’artiste philosophe Natasha Vita-More, se veulent optimistes sur une réalisation transhumaniste imminente, la réalité est bien différente. Donatien Aubert, artiste et auteur du livre Vers une disparition programmatique d’Homo Sapiens ? paru en 2017, précise cette pensée : “Tous les espoirs que concentre la prospective transhumaniste se fondent sur des connaissances souvent lacunaires sur le niveau réel d’avancement scientifique. L’intelligence artificielle constitue peut-être le leurre le plus important”. Même son de cloche pour Gilles Alvarez, directeur de la Biennale des arts numériques Nemo à Paris, pour qui le transhumanisme “est plus un concept marketing qu’un concept scientifique. Nous parlons beaucoup de leurs progrès mais ils ne sont pas à la hauteur des promesses. Ce qui m'intéresse, c’est l’imaginaire humain qui s’en dégage et ce qu’en font les artistes et les auteurs de science-fiction. Cet imaginaire est mille fois plus puissant que les technologies elles-mêmes. C’est un terrain formidable pour le design spéculatif”.

C’est également de ce paradoxe que se joue l'artiste Rocio Berenguer dans son projet Ergonomics (2017), une fiction chorégraphique s'inspirant des stratégies marketing et détournant les discours des entreprises de la Tech. À travers un spectacle de danse et de théâtre, l’artiste explore, de manière décalée et ironique, les thématiques contemporaines du corps futur et les clichés de l’innovation à l’heure du tout numérique. En l’espèce, l’entreprise fictive Ergonomics propose de remédier à la fatigue ou au stress infligés par notre quotidien, en promettant un maximum de confort, de sécurité et d’efficacité pour nos corps dans le futur. Les spectateurs·rices sont alors invité·es à suivre les consignes de cette étrange entreprise.

Body art et bio art

Pourtant, la recherche du corps augmenté est antérieure à cette époque “start-up nation”. Historiquement, les pionniers·ères dans la recherche du corps augmenté ont été des artistes plastiques classés·es dans les courants body art et bio art. L’artiste ORLAN a par exemple fait de son corps modifié par la chirurgie esthétique le matériau de son travail : mise en scène d’interventions chirurgicales dans une ambiance froide et austère, implants sur le front, reliquaires faits de chair, … une œuvre radicale qui porte la représentation du corps à l’heure des problématiques modernes (émancipation du corps des femmes, émergence des technologies, …). 

Les années 2000 verront apparaître plusieurs artistes audacieux·ses : Eduardo Kac qui créa le premier lapin transgénique en lui introduisant un gène responsable de la fluorescence ou l’artiste australien Stelarc. Avec Ear on arm, ce dernier décidera de la greffe d’une oreille bionique sur son propre avant-bras, partiellement constituée d’une culture de ses propres cellules et de composants électroniques. L’artiste y inséra un micro enregistrant les bruits ambiants et un GPS permettant aux internautes de le suivre dans ses déplacements.

Hybridation homme-machine

Cette introduction d’éléments électroniques in vivo a amené d’autres artistes à formaliser le concept de post-humanisme et à expérimenter l'hybridation de l'homme et de la machine. Certains discours nous mettent ainsi en garde contre les dérives possibles, notamment celle de notre aliénation vis-à-vis des technologies. Les artistes canadiens Bill Vorn et Louis-Philippe Demers ont créé la performance chorégraphique Inferno (2015). Dans une ambiance sombre et oppressante, ils proposent à une vingtaine de personnes de revêtir des exosquelettes mécaniques les soumettant à un assujettissement quasi total, une heure durant. Dans cet enfer cybernétique, la vingtaine de spectateurs·trices cobayes renonce implicitement à son libre arbitre au nom du progrès technologique.

A contrario, l'artiste italien Marco Donnarumma se veut davantage optimiste dans sa vision des choses : “Je pense qu'il est stupide de rejeter totalement la technologie en la qualifiant abruptement de force négative. Dans ma pratique artistique, j'essaie de montrer comment la technologie est inévitablement un composant de ce qui fait de nous des humains, comment elle peut être utilisée pour malmener les stéréotypes et concevoir des manières différentes d'être au monde. Si ces possibilités ne sont pas toujours belles et réjouissantes, elles ont néanmoins les capacités d'enrichir notre expérience en en montrant les faces sombres et inhabituelles”, déclarait-il dans une interview publiée en 2018 dans le magazine Mouvement. Sa performance spéculative Eingeweide (2018) est une improvisation entre une machine et un performeur humain. Des capteurs attachés aux membres du danseur enregistrent tensions électriques et sons corporels et les transmettent à Amygdala, une machine intelligente qui réagit à son tour. L’artiste partage littéralement son corps avec une prothèse intelligente donnant naissance, in fine, à un nouvel être.

Quoi qu’il en soit, il en ressort un enjeu évident qui est celui de la coexistence entre l’homme et la machine. Dans l’installation vidéo Co(AI)xistence (2017), Justine Emard met justement en scène l’interaction entre le performeur Mirai Moriyama et le robot Alter. Dotés d’intelligences différentes, l’homme et le robot à forme humanoïde dialoguent à travers les signaux de leurs langages respectifs, corporel et verbal. A travers une expérience partagée, ces deux êtres tentent de définir de nouvelles perspectives de coexistence dans le monde.

Vers un “transnaturisme” ?

La tentative d’hybridité a sans doute été plus loin ces dernières années, au regard des nouveaux enjeux de notre époque. En somme, le transhumanisme peut parfois être vu comme une médaille à deux facettes : d’un côté les partisans·nes de l’ultra-technologie, de l’autre ceux·celles d’une décroissance. Il semble pourtant y avoir une convergence des luttes et des enjeux, par exemple en ce qui concerne l’écologie. Les jardins cybernétiques (2020) de Donatien Aubert montre, à travers une installation vidéo accompagnée de modèles 3D de végétaux disparus, comment la dimension cybernétique a fait son chemin en direction de la Silicon Valley et dans le domaine de l’écologie. Dans son travail, si la modernité a bouleversé le vivant et les milieux naturels, la réciproque est également vraie. “Dans quelques années, nous parlerons peut-être d’un art ‘transnaturiste’ ! Sans doute, certains artistes chercheront à réparer le vivant. D’ores et déjà, une forme d'écologie insère des puces électroniques dans les arbres pour leur ‘bien-être’. Un peu comme le transhumanisme espère réparer et améliorer l’humain, cette idéologie écolo-techno veut aussi réparer le vivant”, explique Gilles Alvarez.
 


Les jardins cybernétiques (Chrysalide n°3) de Donatien Aubert - Photo © Donatien Aubert


Une étape que semble avoir franchi le Mexicain Gilberto Esparza. Créées avec la complicité de chercheurs (ingénieurs, biologistes, roboticiens, ...), ses œuvres sont des entités hybrides, mi-électroniques, mi-organiques, qui abordent les enjeux environnementaux. Dans Plantas Nomadas (2010), l’artiste conçoit des biorobots constitués de plantes et de micro-organismes. Ces créatures nouvelles vivent dans un monde dépeuplé, près de rivières polluées par l’activité humaine et se déplacent pour trouver leurs nutriments nécessaires, en même temps qu’elles purifient la source d’eau. La pratique artistique du Mexicain établit ainsi un dialogue entre la science, les nouvelles technologies et l’impact de l’activité humaine sur la nature.

Dans son projet G5 (2020) – composé d’un spectacle éponyme et librement inspiré du G20 de l’ère politique moderne, d’une performance appelée Coexistence et d’une installation appelée Lithosys – Rocio Berenguer met en scène une narration post-anthropocène dans laquelle l'humain est mis à niveau des représentants des règnes végétal, animal et mécanique. Ce premier G5 s’organise alors pour présenter la première législation inter-espèces mondiale. Quel système ou langage universel peut rendre possible un débat entre toutes ces entités ? Lithosys propose par exemple une application à l'intelligence artificielle : celle de servir de système de traduction inter-espèce.

Loin des caricatures ordinaires et des discours préconçus, les artistes cités·es offrent une pluralité de scénarios futurs pour l’être humain. Influencés·es par les enjeux de leurs époques (problématiques de réappropriation corporelle, technologiques, écologiques ou autour du rapport au vivant), ces créateurs·trices continuent de participer à la longue construction des récits transhumanistes et influenceront à coup sûr les générations à venir, convaincues ou non par l’idéologie en question. Finalement, du moment que nous ne basculons pas de la fiction à la réalité, cela reste tout à fait plaisant à observer...

 

Article publié dans la Revue AS - Actualité de la Scénographie N°235
Le Laboratoire Arts & Technologies de Stereolux s’associe avec les Éditions AS (Actualités de la scénographie) pour une série d'articles consacrés aux technologies numériques, à l'art et au design. L'occasion de partager un point de vue original et documenté sur le futur des pratiques artistiques, en particulier dans le champ du spectacle vivant.

CLÔTURÉ I APPEL À RÉSIDENCE CROISÉE : STEREOLUX & RECTO VRSO

Publié le 10/02/2021

► Appel à résidence clôturé
Les artistes sélectionnées sont Léa Dedola & Katia Morel, pour le projet "Quand le coeur se serre".
Plus d'informations à venir

Stereolux et Recto VRso, le festival artistique de Laval Virtual, s’associent pour proposer un programme de résidences croisées autour des technologies immersives et des arts numériques.

Ce programme vise :

  • à développer les réflexions autour de l’utilisation de ces technologies de réalité virtuelle et mixte comme médium artistique;
  • à faire émerger de nouvelles propositions artistiques originales permettant d’explorer leur potentiel créatif;
  • à accompagner la montée en compétence des artistes sur ce type de technologies.

THÉMATIQUE 2021 : ENVIRONNEMENT VIRTUEL

Les projets sont ouverts et peuvent s’axer sur plusieurs sujets tel que : 
-Le vécu dans l’environnement virtuel
-Les codes du virtuel dans un environnement
-Les jeux d’illusions entre environnement réel et environnement virtuel
-Les questions d’environnements au regard de notre société
-Les environnements parallèles, multi-facettes, complémentaires, hybrides.
-La présence dans un environnement virtuel, et présence sociale multi-utilisateur.

APPORTS DE STEREOLUX & RECTO VRSO

  • Accueil en résidences
  • Apport financier
  • Échange avec des experts
  • Valorisation du projet, présentation et restitution 

CONDITIONS & ÉLIGIBILITÉ

Ce programme prend la forme d’un appel à candidatures, à l'issue duquel sera sélectionné·e un·e artiste ou collectif. Il est ouvert à tous les artistes, français·es ou étranger·es, œuvrant dans les domaines du numérique résidant en France.
La candidature peut être portée individuellement ou collectivement.

CALENDRIER

Date limite de candidature : 8 mars 2021
Sélection et information du ou des lauréat·es : au plus tard le 22 mars 2021
Annonce publique du ou des lauréat·es en leur présence virtuelle : 16 avril 2021
Résidence n°1 (Stereolux) : du 31 mai au 4 juin 2021
Résidence n°2 (Laval Virtual) : du 14 au 18 juin 2021
Résidence n°3 (Stereolux) : du 21 au 25 juin 2021
Restitution publique envisagée : du 7 au 9 juillet 2021
 

INFORMATION & CANDIDATURE

 

Cet appel à résidence est organisé par Stereolux et Recto VRso, le festival artistique de Laval Virtual, avec le soutien de l’Institut Arts et Métiers de Laval - Équipe de recherche Présence & innovation du laboratoire LAMPA
  

Nuit Blanche des Chercheurs : L'imprévu dans l'art numérique avec Maotik

Publié le 04/02/2021

L'artiste Maotik, déjà croisé sur Scopitone et Electrons Libres, revient sur son processus de création d'œuvres numériques à l'occasion de la conférence "Algorithmes et art : rencontre du 3e type" sur laquelle il intervient dans le cadre de la Nuit Blanche des Chercheurs, jeudi 11 février en direct sur Youtube

Comment exploitez-vous les algorithmes dans vos créations ? 

Mes créations sont générées à partir d'un système informatique qui utilise des fonctions mathématiques, aussi nommées "algorithmes", afin de générer des éléments d'image. L'utilisation de la technologie numérique offre la possibilité de reproduire des données à l’infini selon des combinaisons diverses. L’animation visuelle évolue alors sous la forme d'un hasard contrôlé et d’une esthétique générative à forte composante architecturale.
Mes outils sont basés sur une architecture qui suit une certaine logique de fonctionnement, pouvant réagir à des données tels que l'analyse sonore lors de mes collaborations avec des musiciens, ou bien des données récupérées sur internet souvent liées à l'environnement et aux phénomènes naturels. L'idée est de créer une sculpture audiovisuelle qui peut réagir de différentes manières à chaque fois. 


Flow

Qu’est-ce qui vous a motivé à rapprocher algorithmes et art ? Et quel est l’impact de cette démarche sur la création artistique ? 

Depuis mon Master en arts numériques, mon inspiration principale a toujours été ce livre d'Umberto Ecco, L'œuvre ouverte. Cet ouvrage parle de l’ acte d'improvisation créatrice lorsque  la narrative de l'œuvre n'est pas figée et reste pour l’auteur un champ de possibilités à exploiter selon sa sensibilité. Utiliser des algorithmes dans mes projets me permet de créer des œuvres ouvertes. L’auteur et le public participent à l'œuvre et ce, de façon active, avec une collaboration nécessaire. L'idée est aussi de représenter artistiquement le monde qui nous entoure. En injectant des données réelles dans le système, celui-ci s'adapte et réagit en fonction de ces paramètres créant une sorte de vie synthétique. 


Bloom

Quelle part laissez-vous à l’imprévu ? Pouvez-vous nous donner un exemple d’un imprévu qui a abouti sur une belle surprise ?

J'utilise beaucoup de données aléatoires dans mon travail, ce qui permet au système de créer une composition visuelle assez imprévisible. Par exemple, quand je collabore avec des musiciens, je connecte une piste sonore à un effet visuel qui est aussi connecté à d'autres paramètres qui sont déclenchés d’une manière aléatoire. Les itérations qui en résultent sont illimitées et chaque expérience devient alors unique. Le but est de ne jamais avoir deux fois la même image. C'est vraiment une de mes obsessions. C'est une maîtrise de l'art de montrer l'imprévisible et de comprendre l'impact de l'accidentel. C’est toujours une surprise de contempler un système audiovisuel évoluer sans avoir totalement son contrôle, on arrive toujours à des résultats imprévus.

L’art numérique passe au low-tech

Publié le 15/01/2021

Comment développer une activité artistique en cette période où tous les indicateurs incitent à des changements d’attitude, de production, de consommation ? En d’autres termes, comment passer du règne des nouvelles technologies, de la high-tech, à une démarche plus sobre dite “low-tech” ? Les problématiques environnementales, économiques et sociales s’expriment déjà fortement au travers de nombreuses créations. Mais la crise sanitaire actuelle renforce encore le sentiment d’urgence, la nécessité de changer de modèle, maintenant, sans spéculer sur le monde d’après, sans attendre demain…

Laurent Diouf

Article rédigé en partenariat avec le Laboratoire Arts & Technologies de Stereolux



Machine_Variation, Martin Messier & Nicolas Bernier - Photo © Julie Artacho

L’enjeu énergétique

Par opposition à la high-tech qui valorise parfois, à l’excès, des œuvres pétries de rayons laser, de capteurs sensoriels, d’armatures robotiques, de protocoles Internet et autres artefacts électroniques, nous voyons depuis quelques années des démarches artistiques prônant une certaine “décroissance technologique”. Si le cahier des charges du low-tech est parfois difficile à respecter pour les artistes du numérique, force est de constater que de nombreuses initiatives vont malgré tout dans ce sens.

L’énergie fossile, fissible ou renouvelable est le grand défi de notre temps. Si le XXIe siècle se tourne vers le tout électrique sans avoir encore trouvé une méthode de production "miracle", propre et stockable, il est assez drôle de constater qu’au siècle dernier, déjà, l’électricité était un enjeu majeur qui s’est renforcé lors des Trente Glorieuses, puis à la suite du choc pétrolier. L’heure était à la nucléarisation. L’association Le Cénotaphe, qui “mixe” vidéo, photo, art plastique, mise en scène et art numérique, a exhumé de vieux films de propagande orchestrés par l’État et EDF (incitation à la mécanisation, chauffage électrique, appareils ménagers...).


Gryllothal, Theo Jansen - Photo DR

Pour rendre compte de l’histoire de ce choix énergétique en mode low-tech, Le Cénotaphe a choisi le Cycloproj’, un vélo d’appartement trafiqué sur lequel le spectateur est invité à pédaler pour visionner ce montage d’archives. Il fournit ainsi une partie de l’énergie pour piloter cette “vidéo-installation interactive”. La vitesse et le rétropédalage permettent aussi de moduler le déroulé des images. La bande-son électronique peut être “customisée” par des percussions rudimentaires, un rondin de bois étant mis à disposition du public.

Yann Toma, artiste et enseignant-chercheur, a utilisé plusieurs fois ce principe, notamment pour son installation Dynamo Fukushima proposée à Paris en 2011. En soutien à la population japonaise victime du tsunami et la destruction de la centrale nucléaire de Fukushima, il invitait le public à pédaler sur des dizaines de vélos mis à disposition pour un happening sous la grande nef du Grand Palais. Quelques mois après la catastrophe, symboliquement, les dynamos illuminaient des ballons gonflés à l’hélium en hommage aux victimes et sinistrés.

Déléguer la production de la lumière aux organismes vivants capables de bioluminescence, c’était le pari de la start-up Organight qui proposait des feuilles autocollantes lumineuses pouvant servir d’enseignes ; le principe actif étant dérivé des réactions chimiques d’algues et de bactéries. Le designer Joris Laarman a préféré intégrer des cellules de lucioles dans une lampe bioluminescente ; ce qui en fait un objet “semi-vivant” (Half Life Lamp). Tout comme la lampe biocomposite d’Alexandre Echasseriau (Akadama) avec des algues à la source de son fonctionnement.

Mais ces projets, à mi-chemin entre low-tech et bio-tech, ne sont que des prototypes. La question énergétique reste entière lors du montage d’un spectacle. Ezra et sa compagnie Organic Orchestra tentent d’y répondre concrètement au travers de leur nouveau projet, ONIRI 2070. Cette performance poétique à plusieurs voix, imagée et sonorisée, fait le récit d’un monde imaginaire où les paysages et ambiances se succèdent de manière contrastée. Et l’envers du décor est révélé : le public peut voir comment le spectacle est fabriqué, en direct, avec quels objets, machines et manipulations. Mais surtout, Ezra et son équipe ont choisi d’optimiser leur consommation d’énergie. Là aussi, le vélo est central, tant pour le transport de ce spectacle itinérant que pour la production d’énergie. Pour autant, le public ne pédale pas. Ce sont des vélos à assistance électrique et l’énergie est stockée sur des batteries ou produite via des panneaux solaires. L’équation parfaite entre low-tech et high-tech. Au total, ce dispositif autonome doit permettre de jouer une heure, dans des endroits insolites sans dépasser 1 kWh d’énergie.

Recyclage et fusion

En février dernier, lors des Rencontres ArtLabo à Bourges, Nicolas Maigret (Disnovation.org) et les membres de son Collectif proposaient une intervention intitulée Post Growth (post-croissance). Disposés sur des tables, des objets et des cartes illustraient les différents problèmes de notre société de surconsommation et sa religion de la croissance infinie. Informatique effondriste, énergie zombie, néga-technologie, défuturation : le public était invité à discuter de “l'effondrement qui vient” et des moyens low-tech pour y faire face (ressources partagées, rupture avec l’esprit de prédation de l’agriculture intensive, fin des gadgets inutiles…).


Mur végétal, Cicia Hartmann - Photo © Cicia Hartmann

Lors du même événement, Cédric Carles (Atelier 21, Station E) proposait une contre-histoire des innovations énergétiques. Au cours de cette conférence, cet éco-designer a passé au crible les choix de supports et de matières premières faits par l’industrie. Surtout, il a mis en exergue les inventions low-tech oubliées, les impasses techniques délibérées, dictées par la logique du profit au détriment de la viabilité, de la pertinence de l’usage et de l’impact écologique. Sa démonstration sur la possibilité de recycler les piles alcalines était particulièrement significative de ces aberrations et restrictions.

D'ailleurs, en dehors des batteries, des recharges et de l’alimentation quasi-permanente de nos appareils, avons-nous une idée du nombre de piles que nous utilisons ? Krištof Kintera nous ouvre les yeux sur l’ampleur de ce gaspillage, en les collectant par centaines pour réaliser la maquette d’une sorte de ville tentaculaire. Cette Métropolis, entièrement fabriquée avec des piles usagées, intitulée Out of PowerTower, a été présentée lors de l’exposition Jusqu’ici tout va bien ? Archéologies d’un monde numérique au CENTQUATRE-Paris fin 2019/début 2020.

 

 

 

 

 

 

 

 

 



Refonte, Quentin Destieu & Sylvain Huguet (Dardex) - Photo © Luce Moreau/Gamerz

Krištof Kintera a également construit Post-naturalia, un paysage miniature avec une multitude de composants électroniques évoquant une jungle à la fois organique et numérique. En soi, ce genre d’assemblage et d’accumulation n’est pas nouveau. Ce qui est novateur ici, dans ce jeu de massacre exposant les entrailles des machines désossées, c’est ce rapport iconoclaste à la technique. Sous cette forme, le low-tech est bien une entreprise de désacralisation des nouvelles technologies.

Benjamin Gaulon (aka Recyclism) fixe des mécanismes et composants sur un panneau linéaire pour sa série Refunct Modular. Cet alignement de cartes-mères, transistors, diodes et petits haut-parleurs constitue une “fresque multimédia” tout en cliquetis et clignotements. Il reprend ce principe avec KindleGlitched, une série de liseuses Kindle défectueuses n’affichant que des images accidentées, “dé-générées”… Adepte du hacking créatif contre l’obsolescence des technologies, il poursuit cette démarche autour de son projet Nø School Nevers qui réunit d’autres hacktivistes et figures de la scène low-tech et “alter-tech” internationale.

Après avoir reprogrammé des Minitels, Benjamin Gaulon s’amuse à fondre les carcasses de ces ancêtres de la télématique. Mini(ng)tel est un amas de plastique informe dans lequel sont englués des morceaux de circuits imprimés et des LEDs en signature. Là aussi, ce type de concrétion est connue, mais pratiquée jusque-là sur des objets mécaniques, pas électroniques. C’est ce qui fait tout l’intérêt de cette œuvre figeant l’obsolescence de ces machines.

Un cran plus loin dans ce feu de joie artistique, Quentin Destieu et son complice Sylvain Huguet, réunis sous le pseudo Dardex, se sont transformés en métallurgistes pour extraire des composants électroniques de quoi fabriquer des outils primitifs (pointes de flèches, couteau...). Les éléments fondus et transformés (Refonte, Gold revolution) symbolisent une deuxième préhistoire, celle de l’informatique. Albert Aleksanteri Laine s’est livré aussi à cette extraction et fusion des métaux contenus dans nos ordinateurs. Un travail d’alchimiste pour rechercher l’or au milieu des cartes-mères dans des ateliers ouverts au public (gold diggers).

Détournements sonorisés

Ce recyclage de technologies “obsolètes” peut aussi se faire sans casse. C’est le cas avec le PAMAL_group qui a pour objectif la conservation et restauration d’œuvres d’art et de littérature numérique. Ce collectif de “médiarchéologistes” a, par exemple, ressuscité des œuvres appartenant à la protohistoire de l’art numérique comme les Videotext Poems conçus par Eduardo Kac en 1985-1986. Ce retour sur le passé, même si celui de l’informatique reste récent, est pleinement low-tech du fait de l’accélération constante des progrès techniques.

Nombre de bidouilleurs qui hantent les fab labs sont également dans cette optique qui mêle conservation, restructuration et innovation. En témoigne le formidable engouement pour les cartes Arduino. Très simple de conception et d’utilisation, open sources et modulables quasiment à l’infini, ces micro cartes-mères sont vraiment l’antithèse de la high-tech. Cette petite plaque bleue, destinée à l’origine à piloter des dispositifs multimédias interactifs, mais qui peut s’utiliser dans de multiples domaines, est l’interface idéale pour les artistes du numérique souhaitant se positionner sur le low-tech.

Focalisant sur de vieilles machines dont l’architecture ne dépasse pas 8 bits, la communauté du circuit bending s’inscrit dans ce mouvement. Sous son aspect rétro-futuriste, le circuit bending vise à “court-circuiter” les éléments et entrées des cartes imprimées au fer à souder, sans ligne de code. Loin d’embellir ou de transfigurer les objets, leurs structures sont mises à nu. Débarrassé de son habillage plastique aux couleurs chatoyantes, le gadget révèle sa “pauvreté” intérieure. Le circuit bending se déploie aussi sur des supports plus récents (Arduino, évidemment) et s’étend également à des modifications d’objets allant des jouets éducatifs aux premiers synthés.

Reed Ghazala, père putatif de la “toy music” rend compte de la diversité de l’univers musical englobant le circuit bending et des pratiques associées dans Home Made Sound Electronics paru en 2006. D’autres musiciens optent pour une approche plus mécanique qu’électronique, comme Pierre Bastien. Avec ses machines percussives et mélodiques, construites avec des pièces du jeu de construction Meccano, des objets de récupération et de vieux Casio, il a monté un orchestre baptisé Mecanium ayant compté des dizaines de machines. Certaines performances de Jérôme Nœtinger et de la Cellule d’intervention Métamkine relèvent aussi du low-tech ; notamment pour l’image (projecteur, miroir, fumée…) liée aux sons improvisés.

Martin Messier se situe sur ce terrain avec Projectors. Cette performance sonore repose sur l’emploi de vieux projecteurs 8 mm, dont les bruits amplifiés se combinent, ricochent et s’entrechoquent pour donner vie à une “symphonie mécanique”. Sewing Machine Orchestra est basée sur le même principe, mais avec une batterie de vieilles machines à coudre. La Chambre des Machines est une autre performance sonore low-tech de Martin Messier, coréalisée avec Nicolas Bernier, avec, sur scène, d’étranges et imposantes constructions en bois. Le duo actionne des leviers pour générer des sons. Il en existe aussi des versions plus petites agrémentées de claviers mécaniques, de vieux réveils et autres objets incongrus (Machine_Variation).


Out Of The Power Tower, Krištof Kintera - Photo DR

Artiste-sculpteur néerlandais, Theo Jansen construit des “robots”, des machines animées, dépourvues de toutes technologies modernes. Digne héritier de l’art cinétique et de Léonard de Vinci pour l’ingénierie, ses automates sont composés d’engrenages et d’éléments en bois ou en bambou, de tubulures en PVC et de voilures. Pas de moteurs ni de capteurs optiques, juste des structures articulées, éventuellement de l’air comprimé lorsqu’il n’y a pas de vent. Ces “créatures” semi-autonomes rôdant sur les plages (Strandbeest) ressemblent à de gigantesques insectes ou, pour certaines, aux tripodes de Star Wars…

Kris Vleeschouwer utilise aussi un matériau noble, le verre. Son installation Glass Works nous fait comprendre toute l’ampleur du recyclage des matières premières. À la fois low-tech et high-tech, ce dispositif consistait en un alignement de bouteilles en verre, près de 10 000, installées sur un système de crémaillère connecté aux conteneurs de recyclage disséminés dans une ville. À chaque fois que quelqu’un déposait une bouteille dans l’un d'eux, cela actionnait un mécanisme et une bouteille se fracassait alors au pied de l’installation. Mais celle-ci pouvait rester “muette” pendant des heures, soulignant combien ce combat pour le recyclage n’est pas encore gagné.

Le plastique, c’est fantastique

Le Staalplaat Soundsystem s’est emparé du fléau du plastique pour créer Plastic Souls, une sorte d’orgue flottant avec des bidons et bouteilles en plastique récupérés sur les plages et des tubes en PVC. Cette installation sonore a été présentée lors de l’ouverture de la nouvelle ambassade des Pays-Bas à Berlin. Emeric Jacob parcourt également les plages à la recherche de déchets en plastique et de bois flotté qu’il amalgame pour réaliser des sculptures plantées comme des sentinelles. Cicia Hartmann est aussi une adepte du recyclage des objets en plastique, de préférence ceux à usage unique, qu’elle désosse, aligne et compile méticuleusement. Elle crée, par exemple, un “mur végétal” composé de milliers de bouchons en plastique.

La plate-forme Precious Kitchen, développée par Hors-Studio, studio de design critique et spéculatif, utilise encore une autre technique pour recycler des chutes de néoprène et d’acétate de cellulose récupérées auprès d’industriels. Réduits en confettis ou en fibres, ces matériaux sont chauffés puis amalgamés pour concevoir de petits objets de déco et d’architecture d’intérieur. À la portée de tous, ne nécessitant pas un matériel très sophistiqué, cette démarche low-tech s’applique également au bois, cuir ou papier.

Le continent africain croule lui aussi sous le plastique. L’artiste ghanéen Benjamin Adjetey Okantey a réalisé une œuvre monumentale à partir de petits sacs contenant de l’eau potable jonchant le sol (Pure Water). Le documentaire Système K, paru en 2019, est la meilleure illustration du low-tech comme forme contrainte de création pour les artistes africains, là où c’est une forme choisie pour leurs homologues européens. Filmé dans le chaos de Kinshasa, la capitale de la République démocratique du Congo, nous y voyons des artistes de rue qui se sont bricolés une tenue de cosmonaute en récupérant des feuilles d’aluminium pour haranguer les badauds. Nous suivons Freddy Tsimba, plasticien et sculpteur reconnu, qui travaille à partir de rebuts métalliques collectés au fil des conflits meurtriers (douilles, cartouchières, machettes…). Il réaffirme que, comme la majeure partie de la population, les artistes africains récupèrent et recyclent les déchets d’une consommation à laquelle ils n’ont pas accès.

Situé à la jonction des arts numériques, de la recherche et de l’industrie, le Laboratoire Arts & Technologies de Stereolux contribue activement aux réflexions autour des technologies numériques et de leur devenir en termes de potentiel et d’enjeux, d’usages et d’impacts sociétaux. www.stereolux.org

Article publié dans la Revue AS - Actualité de la Scénographie N°234
Le Laboratoire Arts & Technologies de Stereolux s’associe avec les Éditions AS (Actualités de la scénographie) pour une série d'articles consacrés aux technologies numériques, à l'art et au design. L'occasion de partager un point de vue original et documenté sur le futur des pratiques artistiques, en particulier dans le champ du spectacle vivant.