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Musique Publié le 08/03/2018

ENTRETIEN AVEC MORITZ SIMON GEIST, HACKER DE MUSIQUE ELECTRONIQUE

Lorsque Kraftwerk sort en 1978 l’album Die Mensch-Maschine, « la machine-homme » (et non l’inverse), le quatuor allemand érige avec un flegme mécanique la figure du robot comme l'un des piliers de l’imaginaire des musiques électroniques. S'il se revendique de leur influence, le duo du pionnier de la techno Juan Atkins, Cybotron, remonte même plus loin en rendant hommage, dans son nom, à l’album Cyborg (1973) de Klaus Schulze. Egyptian Lover métallise sa voix grâce au vocodeur dès les années 80 sur des productions electro kraftwerkiennes, pour apparaitre 25 ans plus tard – au cas où ça n’était pas clair – sous la forme d’un androïde doré, coiffé d’un Némès de pharaon, sur la couverture de l’album 1984.

Mais à l’heure où l’androïde désigne d’abord le système d’exploitation d’une firme supranationale, et que le Nexus 6 évoque un modèle de smartphone de ladite firme avant de suggérer les robots humanoïdes fugitifs de Blade Runner, cette figure tendrait-elle à devenir obsolète ? Pas pour Moritz Simon Geist, musicien et ingénieur dont le projet Sonic Robots crée de singulières machines qui sont autant d’exosquelettes pour une musique électronique gazeuse, menacée par le tout numérique des instruments virtuels et autres plugins informatiques. Sa MR-808, boite à rythmes de 2 mètres de haut, cogne sur de vrais futs de batterie, recréant de façon artisanale le son de la classique Roland TR-808 – instrument phare d'Egyptian Lover, parmi tant d'autres. Son Soft Manipulator tape en cadence sur six verres, vases, bols, que le public voudra bien placer à sa portée pour donner naissance à des polyrythmies cristallines, sans cesse renouvelées.

Moritz Simon Geist présentera sa performance "Tripods One" dans le cadre de la soirée Electrons Libres le vendredi 30 mars. Entretien avec ce techno-luthier de 37 ans qui navigue aisément entre club, labo, scène et galerie !

 

Qu’est-ce qui est venu en premier : les robots ou la musique ?
C’est plus ou moins arrivé en même temps. Je viens d’une famille très musicale, mais j’étais aussi très intéressé par l’électronique. J’ai commencé à combiner les deux très jeune. Vers 13 ans, je fabriquais des pédales d’effets pour ma guitare. Je n’avais pas les moyens d’acheter les vraies pédales de marque, alors j’ai construit les miennes : de la distorsion et du delay. Ces effets changent vraiment le son, tu peux plus ou moins tout faire avec. Ils révèlent une matière qui n’était pas vraiment là avant, qui n’était du moins pas audible.

Tu t’attendais déjà à ce que tes créations sonnent différemment des modèles que tu imitais ?
Pas au début. Si j’avais eu assez d’argent, j’aurais probablement acheté les vrais. Mais avec le temps j’ai remarqué que lorsque tu fabriques toi-même les choses, ça ouvre tellement de nouvelles portes, cela devient une qualité en soi. Hacker, fabriquer des instruments, disséquer le son, cela permet d’acquérir une connaissance approfondie de ces outils, et de bien mieux les manipuler que si l’on s’était contenté d’un preset. En tant qu’artiste ou hacker, tu as toujours un idéal, une idée parfaite de ce que tu veux réaliser. Mais c’est lors du cheminement, du processus pour atteindre cette idée, que tu vas créer un paquet d’œuvres.

Ton robot idéal, il ressemble à quoi ?
Je ne suis pas quelqu’un de très religieux, mais j’ai eu cette vision, quand j’ai vraiment commencé à créer des robots musicaux, vers 2010… Parfois je me réveille en sursaut la nuit en me disant « Oui, ça doit être comme ça ! » Dans ce moment de lucidité entre le sommeil et l’éveil. Une fois, j’ai donc eu cette idée d’un instrument dans lequel on pourrait marcher. L’atmosphère était celle d’un club, ou d’une exposition, et dans cette pièce étaient disposés ces composants de l’instrument qui, lorsque l’on s’en approchait, permettaient de comprendre comment le son était créé. C’est ça mon idéal depuis le début.

Pourquoi cette volonté de faire les choses en grand ? La plupart des musiciens qui créent leurs instruments ont le souci de les rendre compacts, intégrables à leur studio.
Avant la musique électronique, il y avait des orchestres, des groupes… ça prenait beaucoup de place, tous ces instruments sur scène, tous ces musiciens. La connexion entre l’espace, le son et le regard était très présente. Avec la musique électronique, on a abandonné ça. Un ordinateur portable est devenu capable de produire un meilleur son qu’un orchestre, et ça a ses aspects pratiques, mais j’ai voulu rendre quelque chose à cette musique. En mes termes, cela signifiait lui rendre un corps, parce que ce qui sort de l’ordinateur n’a pas de corps. Et ça ne pouvait être fait qu’avec des robots. Ce sont des machines très précises, il n’y a qu’elles qui puissent combiner la précision du son de la musique électronique et la matérialité. Pour moi, c’est ça la « techno ».

Quand est-ce qu’une machine devient un robot ?
Il y a plusieurs définitions, la mienne étant que lorsque tu as une tâche, dans le monde réel – pas comme le calcul d’un ordinateur – qui pourrait être réalisée par un humain, et que tu crées une machine pour le faire à sa place, parce que c’est trop répétitif, trop contraignant, etc. alors c’est un robot. C’est une extension de ce qu’un humain pourrait faire, et elle reste connectée au mouvement humain.

On imagine communément un robot comme ayant pour but la réalisation d’une tâche de manière plus performante. Ça ne semble pas être le cas des tiens.
Il y a deux champs en robotique, l’industriel et l’artistique. J’ai travaillé comme ingénieur, donc je sais que des robots pourraient reproduire de manière plus performante ce que je fais. Mes robots font partie du second champ. Ils sont fabriqués avec des matériaux bon marché, tout se casse tout le temps… J’y ajoute un facteur humain. Et puis tu n’as pas besoin d’un robot pour créer quelque chose de performant. La TR-808 par exemple, elle est déjà parfaite. Il n’y a rien à ajouter, ça n’aurait pas de sens de créer un robot « plus parfait ». J’y ai plutôt ajouté la possibilité de l’échec.

Il y a aussi une dimension sociale. Ta MR-808, peut être commandée par plusieurs personnes à la fois, en simultanée.
Tout à fait. C’est une installation collaborative, le public peut faire de la musique ensemble, certains peuvent opérer la machine, d’autres juste regarder. En art multimédia, l’on peut créer des œuvres non interactives ou interactives. Avec les robots, la seconde option m’a parue plus intéressante. Si le public ne peut qu’écouter ce que j’ai programmé, ça crée une barrière.

Décortiquer les machines permet au public de mieux comprendre leur fonctionnement ?
Il faut que l’œuvre soit assez claire pour que tout le monde la comprenne, mais il faut aussi qu’elle reste assez intéressante pour que l’on puisse s’y projeter. En musique comme en art, il faut garder un équilibre entre la déconstruction et la mystique.

Tu as vu arriver les circuits Arduino au début des années 2000, devenus la référence incontournable des musiciens qui s’essayent à la programmation. Quel impact ont-ils eu sur ton travail ?
Quand les Arduino sont arrivés, je fabriquais des robots qui n’avaient aucun lien avec la musique. C’était comme une explosion. Les fabricants chinois permettaient d’acheter des composants à tout petit prix, et couplé au mouvement open source ainsi qu’aux imprimantes 3D qui ont suivi, ça a complètement changé notre manière de créer. Lorsque j’enseigne à l’université de New York, je n’utilise que des circuits Arduino. Ils permettent d’élaborer des prototypes très rapidement, et pas seulement des robots : ça peut être des synthétiseurs, des interfaces graphiques… Pour les jeunes artistes, c’est une grande avancée.

L’intelligence artificielle serait-elle la prochaine grande avancée du domaine musical ?
C’est une question qui me passionne. Quand je pense aux 15 prochaines années, je peux carrément imaginer qu’elle changera notre manière de faire de la musique. Tout d’abord, l’IA nous fournira des outils pour simplifier les processus de production. Ça concerne déjà des genres assez simples à saisir, comme la pop. Ensuite, les ordinateurs seront réellement capables d’apprendre, de créer à partir de ce qu’ils entendent. Tu leur donnes le top 40 et un morceau moyen, et ils sauront l’améliorer. Ça aura un gros impact sur le fonctionnement des studios d’enregistrement. Je pense cependant que ça sera plus lent dans d’autres genres, au niveau de la capacité de composer. Mais bon, la musique c’est bien plus que le son ! Il y a les idées, le style, les gens. Tu ne peux pas émuler ça… Pour l’instant.

Interview réalisée par Lucien Rieul, en partenariat avec Trax magazine


Tripods One sera présenté dans le cadre de la soirée Electrons Libres le vendredi 30 mars :