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Labo Arts & Techs Robotique Publié le 15/04/2019

Drone, l'art de la guerre…

Depuis son utilisation intensive aux confins des zones tribales de l’Afghanistan et du Pakistan, le drone est devenu le symbole d’une nouvelle menace. Une menace invisible qui redéfinit “l’art de la guerre” en observant et détruisant ses cibles à distance. Une menace que les victimes collatérales cherchent à conjurer en tissant les silhouettes de ces engins de mort sur des tapis traditionnels. Ces war rugs sont très prisés des collectionneurs américains… Une menace apprivoisée depuis la miniaturisation des drones qui les a transformés en successeurs de l’aéromodélisme. Une menace qui sert de ressort pour des performances et installations. Inventaire des créations artistiques utilisant des drones.

 

Vidéo drone…

Un drone c’est tout d’abord un dispositif panoptique, un poste d’observation à distance, une “machine à vision” qui produit une “image automatisée”, pour reprendre la formule du commissaire d’exposition Paul Wombell. C’est ce champ de vision élargi qu’a recréé Martin Le Chevalier pour son installation vidéo Le Faux Bourdon présentée à Rennes en 2016/2017. Précisons que “drone” signifie “bourdon” en anglais. Cette installation s’articule autour de six grands écrans HD disposés face au public. Cette mosaïque géante reconstitue la transmission des images vidéo d’un drone dans sa salle de contrôle. Mais là où l’exiguïté d’une salle de contrôle militaire pétrifie ces images, avec ce dispositif les prises de vue se trouvent sublimées. Sur ces écrans défilent des paysages qui paraissent lunaires. Ce sont des vues aériennes des zones tribales bombardées du Pakistan dont les détails, haute résolution oblige, sont restitués avec précision.
À ces images s’ajoute la lecture d’un texte. Une voix monocorde établit quelques parallèles entre drone et jeu vidéo, surveillance et consommation, … Ce monologue intérieur trahit les états d’âme d’une opératrice d’un drone. Un questionnement qui fait écho à la vidéo d'Omer Fast, 5.000 Feet Is The Best, qui met en scène la vrai-fausse interview d’un pilote de Predator s’interrogeant sur ce permis de tuer à distance. Ses errements existentiels se dissolvent dans un flou technologique, verbal et visuel : comme dans d’autres travaux vidéo de cet artiste israélien, les captations alternent des images du Moyen-Orient et des banlieues pavillonnaires tranquilles de l’Amérique profonde. Un effet qui renverse le regard et inverse la menace, comme pour le photographe Tomas van Houtryve qui rejoue des scènes vues du ciel au travers de la série Blue Sky Days. Images en apparence banale, tranches de vie quotidienne suspendues juste avant le cataclysme d’un bombardement…
 

Maëlla-Mickaëlle Maréchal patinant sur cette terrasse aux abords d’un Space Invaders - Photo DR


Danse macabre

Un drone implique de la hauteur et du mouvement, là où les dispositifs artistiques de l’ancien monde s’articulaient principalement autour d’éléments figés, fixés. Dans cette configuration, le drone est en accord parfait avec le spectacle vivant et la danse contemporaine. PeriZener, la performance cinématographique et chorégraphique proposée par Vincent Voillat et Kerwin Rolland, est sur ce plan très significative. Ce spectacle joue sur plusieurs tableaux : l’environnement, le son, la vidéo. Pas d’expérience immersive comme c’est le cas dans de nombreuses créations jouant sur le high-tech, mais une déambulation interactive et connectée.
Le drone survol un territoire donné – un festival ou un lieu, comme ce fut le cas à la Station Gare des Mines dans le cadre du Festival Métamines en juin 2018 – dont le périmètre est marqué par les sculptures de Vincent Voillat. In situ, des figurants en combinaison bleue arpentent ce territoire. Entre procession zombie et danse tribale, leur déambulation filmée en direct par le drone est projetée sur écran, permettant à Kerwin Rolland de réaliser une composition musicale synchronisée en utilisant SoundWays, plate-forme dédiée à la création d’environnements sonores géolocalisés.

Une approche plus fusionnelle entre l’artiste et le drone s’incarne aussi dans des chorégraphies qui sont à rapprocher de celles organisées autour des robots par Emmanuelle Grangier (Link Human/Robot), Blanca Li (Robot) et Eric Minh & Cuong Castaing (Lesson of Moon + School of Moon) par exemple. C’est le cas de la danseuse Maëlla-Mickaëlle Maréchal dans le cadre du projet de film/performance intitulé Piper Malibu, une jeune femme vue du ciel. Initiée par Agnès de Cayeux, cette performance est inspirée d’un scénario écrit par Félix Guattari entre 1980 et 1987 pour un film de science-fiction jamais réalisé (Un amour d’U.I.Q.).

Maëlla-Mickaëlle Maréchal incarne Janice, l’héroïne de ce film avorté, dans une chorégraphie à la fois aérienne et mécanique justement. Un peu comme un funambule, elle oscille entre légèreté et fragilité. Une impression renforcée d’autant qu’elle évolue avec des patins à roulettes. “Mes mouvements sont réduits et moins organiques. Le patinage est une discipline exigeante, toujours à la recherche de lignes parfaites, de courbes régulières, d’une certaine symétrie tout autant dans le corps que dans la construction de l’espace. Le corps en arrive à une extrême rigidité. Le fait d’être sur mes patins à roulettes met en évidence ce manque de naturel dans mon corps dont les mouvements deviennent quasi mécaniques.”
Évolutions et circonvolutions : le drone oblige à une gestuelle particulière. Observée de haut, cette valse hésitante se déroule dans un décor de friche urbaine et dessine des dérives à la manière des situationnistes. Guidée par le ronronnement de la machine, la danseuse dialogue aussi avec son technicien. “Je ne guide jamais seule ce mouvement avec le drone. Il est mené par Étienne Dusard, son pilote. Avec une écoute et une attention sans relâche, il est possible de composer ensemble nos déplacements. Et d’ailleurs, pendant les quelques moments durant lesquels je danse et chorégraphie seule mon espace, je coupe furtivement ce lien avec la machine.” Cette problématique pointée par Maëlla-Mickaëlle Maréchal est celle des nouvelles pratiques scéniques qui réunissent un acteur/performeur et un objet technique, et font apparaître de nouvelles contraintes qui sont scrutées notamment par Julie Valero et Guillaume Bourgois dans le cadre du programme de recherche ObjeTS (Objet Technique en Scène) au sein de la Maison de la création de l’Université Stendhal Grenoble Alpes.
 

 
Le Faux Bourdon, installation de Martin Le Chevalier - Photo DR  5,000
Feet is the Best
d’Omer Fast, 2011 - Vidéo. Photo © Omer Fast


In Drone We Trust

De partenaire, le drone peut devenir sujet à part entière d’un spectacle. C’est le cas avec la compagnie circassienne suisse emmenée par Toni Caradonna (alias SuperBuffo). Entre exercice de domptage et théâtre de rue, leur représentation baptisée Superdones se révèle être un conte philosophique rythmé par les évolutions de quatre drones multirotors. Soulignons au passage qu'à ce jour le record pour de tels vols multiples et synchronisés est détenu par la ville de Xi'an en Chine où plus de 1 300 drones formant comme un essaim d’étourneaux mécaniques ont évolué en dessinant des figures et motifs.
À rebours de ce type de représentation qui consacre le progrès technologique, d’autres performances s’inscrivent en rupture avec cette symbiose créatrice qui unit l’homme et la machine. Ainsi, dans le cadre de l’édition 2013 du Festival Désert Numérique, les artistes Alejo Duque, Cyrille Henry et Lisa Cocrelle ont incité les festivaliers à se livrer à une véritable lapidation envers un drone (en fait, un petit avion radio commandé) qui tournait symboliquement autour d’eux. Un dispositif vidéo renvoyait aux “acteurs-spectateurs” l’image de cette lapidation vue du drone… Intitulé BDDW (i.e. Bringing Down Drones With Stones), cette performance renoue avec une certaine idée de l’art engagé, si ce n’est enragé, tout en opposant le low-tech (les pierres) au high-tech (le drone).

Autre performance minimaliste destinée, là aussi, à dénoncer les dangers portés par le drone : Me and My Predator – Personal Drone System de Joseph Delappe. L’idée est simple : arrimée au bout d’une tige qu’il a fixée sur un serre-tête, la réplique miniature d’un drone suit l’artiste dans ses moindres pérégrinations, planant au-dessus de lui comme une épée de Damoclès. Artiste résolument engagé contre la guerre, et singulièrement contre les interventions de l’armée américaine, Joseph Delappe multiplie les interventions, documentations, installations et sculptures interactives mettant en scène des drones (Drone Strike Visualization, The Drone Project, In Drone We Trust, The 1,000 Drones – A Participatory Memorial).
Points communs de ses multiples créations : la participation du public, la présence dans l’espace public et la dénonciation du changement de paradigme impliqué par les drones. En particulier la lutte contre le sentiment d’irréalité que procure une confrontation “gérée” par écran interposé. Objet de spéculation artistique, le drone matérialise pour Joseph Delappe “la confluence parfaite de notre vénération pour le high-tech et notre fascination pour les jeux vidéo”, mais aussi l’aveuglement paradoxal de la “grande majorité du public qui ne visualise la ‘guerre de la terreur’ que nous menons qu’à travers un champ perceptif distancié”.

Une philosophie critique qui anime aussi James Bridle au travers de son projet Under The Shadow Of Drone. À la limite du land art et du street art, il matérialise les contours de drones de combat à échelle réelle, traçant leur silhouette à la manière d’une scène de crime. Des marquages au sol qui se détachent comme les repères sur un plateau, rendant visible la menace fantôme des Predator, Reaper et autres Global Hawk. Des ombres de mort portées avec ubiquité aussi bien à Istanbul et Brighton qu’à Washington. Une mise au et à jour que James Bridle reconduit avec Dronestagram, une documentation sans fin, réalisée au fil d’images issues de Google Earth. Ce projet renouant en partie avec le net art dresse l’inventaire des zones de frappes, traquant les angles morts et les effets collatéraux.
Un travail de fourmi, mi-artistique mi-activiste, que mène également Ruben Pater. En véritable entomologiste, il répertorie minutieusement tous les modèles de ces oiseaux de malheur dans son Drone Survival Guide. Mais il va plus loin dans l’activisme en proposant aussi, en théorie du moins (nous n’avons pas cherché à vérifier), des tactiques et moyens d’échapper aux drones, d’interférer sur leurs capteurs, de les pirater… Un peu comme pendant la guerre du Vietnam, cette dissuasion du faible au fort repose souvent sur des astuces low-tech, comme l’utilisation d’une simple feuille d’aluminium réfléchissante pour aveugler l’opérateur du drone dans un effet miroir.
 

 
Drone 2000 de Nicolas Maigret. Festival Gamerz 2015 - Photo DR
Adelin Schweitzer - Les Dronards. Vitrolles, novembre 2013 - Photo DR
 

Théâtre des opérations

L’artiste californien Trevor Paglen est aussi un adepte de l’art et de l’activisme. Un peu à la manière d’un lanceur d’alertes, il a rendu publiques des photos issues des drones, hélicoptères et satellites-espions où l’on décèle les activités inavouables de l’armée américaine (opérations clandestines, prisons secrètes, bavures, …). Au travers des clichés qu’il expose, il joue sur la furtivité, l’invisibilité des drones dont on ne devine que des traces, souvent presque imperceptibles, dans des carrés de ciel irisé. Pour d’autres artistes, il ne s'agit pas seulement de se cantonner à détourner des données et des images, il faut aussi s’emparer des techniques. C’est ce qu’avait compris le Bureau of Inverse Technology il y a presque vingt ans. Ce collectif informel d’artistes-ingénieurs avait développé BIT Plane, un “proto-drone” qui a survolé la Silicon Valley. Opérant un renversement de situation, leur appareil a observé les observateurs. Une contre-surveillance qui ciblait les GAFA, mais aussi les entreprises liées au complexe militaro-industriel.

Il y a également un renversement de situation avec Nicolas Maigret qui place le drone dans une sorte de rapport d’opposition au public pour mieux en souligner les dangers. Avec son projet Drone 2000, la scène devient donc à son tour un théâtre des opérations. Placés autour d’un plateau ou serrés dans une salle, selon la configuration du lieu où est proposée cette performance, les spectateurs sont amenés à éprouver physiquement la dimension menaçante des drones. Dans cette expérience artistique, le son est prégnant. On connaît l’importance psychologique des bruits assourdissants, des hurlements et des sirènes dans une logique d’affrontement.

Concernant cette “performance dystopique”, pour reprendre la définition de l’artiste, c’est le bruit des rotors qui est amplifié. Cette sonorisation à laquelle se rajoutent des lumières clignotantes accroît le sentiment de risque physique. Une dimension anxiogène qui gomme l’aspect gadget et la dimension ludique des drones miniatures que nous avons désormais presque l’habitude de voir voler. Mais l’expérience ne s’arrête pas là. Nicolas Maigret a modifié l’algorithme de navigation des drones qui redeviennent ainsi hésitants, évoluant avec des mouvements erratiques, frôlant la tête des spectateurs, se heurtant aux cloisons, …

Comme le souligne Nicolas Maigret : “Le public a perçu cette sensation de danger à travers les mouvements maladroits des drones, en se réfugiant au bord des parois qui étaient paradoxalement les points les plus dangereux, car c’est en heurtant les murs qu’ils avaient le plus de chance de tomber. Puis l’anxiété a progressivement laissé la place à un rapport plus ludique. L’intérêt du projet se situe d’ailleurs à l’intersection de ces différents sentiments”. Une performance risquée, cela dit, compte tenu des contraintes législatives concernant le vol des drones et des normes de sécurité qui s’imposent pour un spectacle public…

Adelin Schweitzer – qui a par ailleurs apporté son concours à Nicolas Maigret pour Drone 2000 lors de l’édition 2014 du Festival Gamerz – inclut également le drone dans ses créations artistiques et ses interrogations sur les nouvelles technologies. En témoigne aussi ses projets avec le laboratoire nomade Deletere ou au sein du collectif d’artistes pluridisciplinaires Les Dronards. Avec eux, le champ de ces expériences technico-artistiques ne se limite pas au drone volant mais inclut des robots motorisés type “rover” et autres objets modifiés. Ainsi pour le projet HolyVj #digression, un skate a été transformé en drone, “équipé de dispositifs de captation multimédia et d’un moteur télécommandé qui lui donne une certaine autonomie”. Comme l’indique Adelin Schweitzer, l’élaboration de cet artefact conçu au départ “pour un spectacle grand format, nécessitait à l’origine une équipe de sept personnes”.

Fondés en 2013, Les Dronards développent une écriture artistique sous influence de la science-fiction. Le collectif établit sa démarche artistique autour de l’image en mouvement et de la création vidéo dans l’espace public. Dans ce bestiaire, le drone s’affirme comme une des figures de la mythologie du XXIe siècle naissant. Et qui dit mythologie, dit récit. Le drone leur sert de colporteur pour collecter des histoires –comme dans le projet mené dans des quartiers populaires de Villeurbanne et Vaulx-en-Velin ou dans un village de la Drôme – et se métamorphose alors en machine à communiquer et non plus en machine à surveiller et à tuer.

 

Laurent Diouf

 

Article publié dans la Revue AS - Actualité de la Scénographie N°223 – septembre 2018

Le Laboratoire Arts & Technologies de Stereolux s’associe avec les Éditions AS (Actualités de la scénographie) pour une série d'articles consacrés aux technologies numériques, à l'art et au design. L'occasion de partager un point de vue original et documenté sur le futur des pratiques artistiques, en particulier dans le champ du spectacle vivant.