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"Ce décalage entre patrimoine et écriture technologique me plaît" : rencontre avec Yann Nguema (Interview Scopitone)

Publié le 20/07/2022

Pendant les quatre soirées de Scopitone, du 14 au 17 septembre, au cœur de la cour du Château des ducs de Bretagne, Yann Nguema s'emparera des bâtiments du Grand Logis et du Grand Gouvernement pour projeter un mapping monumental spécialement conçu pour le festival. Axant son travail autour d'une recherche permanente de l’association image & son, il articule ses projets entre technologie, recherche et poésie.

Nous avons eu le plaisir de le rencontrer.


© Sylvie Humbert / Telerama

1. Bassiste et producteur de toute l’identité visuelle pour le groupe EZ3kiel, vous vous êtes finalement tourné complètement vers le mapping en 2014. Comment s’est déroulée cette transition ?

A vrai dire, un peu par accident. J’ai toujours travaillé la musique et l’image en parallèle, et ce dès la formation d’EZ3kiel en 1993. J’ai appris à créer pour le groupe, pour sa communication, de l’artwork au site web en passant par les CD rom ou les projections sur scène… Petit à petit, l’identité visuelle est devenue une caractéristique, une particularité du groupe. A la naissance de mon premier enfant, j’ai dû choisir entre l’image et la musique : j’étais plus inventif en image. J’ai effectivement réalisé mon premier mapping en 2014, sur la façade du château de Candé, pour le vernissage de l’exposition Les Mécaniques Poétiques. Tout a été le fruit du hasard ; d’abord la création même de ce projet mapping : ça devait être une installation interactive à la base, puisque c’était le sujet de l’exposition. Cette idée d’installation, je l’ai déclinée en projection laser sur les briques du château. Personne n’a vu le mapping, il pleuvait. Mais grâce à ce premier travail, Sébastien Salvagnac de La Maison Production m’a proposé d’écrire un nouveau projet pour la cathédrale Saint-Jean à Lyon, pour la fête des Lumières. Je ne me suis plus arrêté depuis cet événement. D’ailleurs, ce mapping a été signé sous le nom d’EZ3kiel. 

"Image et musique sont liés. Quand ils sont bien associés, ils s’amplifient l’un l’autre."

2. Qu’apporte la musique à l’image ? Et surtout, qu’apporte l’image à la musique ?

Les deux sont liés. Quand ils sont bien associés, ils s’amplifient l’un l’autre. Pour chacune de mes œuvres, c’est Johan Guillon, membre d’EZ3kiel, qui fait toutes les créations musicales. Ce sont toutes des compositions originales. Comme le mapping, la création sonore est très précise, très détaillée. On avance en parallèle, le travail se fait très naturellement. On veut créer un véritable univers visuel et musical.

3. Pendant les quatre soirées de septembre de Scopitone, vous projetterez une toute nouvelle création sur la façade du Château des ducs de Bretagne. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Pour l’instant, pas vraiment. Cela prend du temps, et l’on est souvent dépendant du temps de rendu et de calcul. Pour sept minutes de mapping, il faut un mois et demi de travail. Étant programmateur, j’ai réalisé mon propre outil de création, à partir du codage en C++. Je favorise beaucoup les rendus temps réel. J’utilise énormément d’informations vectorielles et de couleurs sur mes travaux. Il y a essentiellement des lignes et des points. C’est une esthétique qui est devenue la mienne et qui permet de ne pas être dépendant·e du temps de rendu des images trop réalistes. Il n’est pas nécessaire selon moi de faire du réalisme à tout prix pour un mapping. 

"Je souhaite rester légitime, et ne pas tomber dans l’appropriation culturelle."

O.R.B, Yann Nguema. Château d'Odawara (Japon) ; Festival One Minute Projection Mapping. Septembre 2019

4. D’octobre 2022 à avril 2023 se tiendra au Château des ducs l’exposition “Inde. Reflets de mondes sacrés”. Comment vous en êtes vous emparé pour réaliser votre mapping ?

On ne m’a rien imposé. On m’a donné carte blanche pour la réalisation de ce mapping, il n’y a en outre aucune volonté de faire de la promotion pour l’exposition présentée dans le château. J’ai choisi cette thématique pour son originalité, pour apporter une relecture, et suivre ma volonté en tant qu’artiste : j’aime les associations anachroniques. Je pense notamment au mapping O.R.B que j’ai réalisé au Japon, avec cette confrontation entre un bâtiment ancestral et la création technique très moderne. Réaliser un mapping qui puise sa source dans des esthétiques indiennes et le projeter sur la façade d’un vieux château français, tout cela enrobé dans mon écriture artistique, c’est ce qui me plaît. Je souhaite malgré tout rester légitime, et surtout ne pas tomber dans l’appropriation culturelle. Je puise dans l’esthétique, la culture indienne puis je digère ces informations à ma manière, pour proposer une relecture. Il n’y a pas de trame narrative. Un tableau en appelle un autre en fonction de ce qu’il est, ou des fluctuations de la musique. Je pense mes projets comme des poèmes visuels, avec pour objectif d’émerveiller le public.

"Entre art et artisanat, je me sentirais plutôt artisan."

5. Vous avez minutieusement dessiné chacune des pierres des cathédrales de Prague (20 000) et de Metz (25 000) afin que le mapping soit le plus fidèle possible à l’édifice. Avez-vous procédé de la même façon pour le château des ducs ?

Le dessin permet d’exploiter pleinement chaque détail du château. La grande partie des artistes utilisent un scan 3D de l’édifice avec des logiciels du commerce comme Cinema 4D. Pour ma part, je n’ai choisi d’exploiter que les lignes architecturales visibles, avec un logiciel conçu par mes soins. Je passe beaucoup de temps en amont à dessiner l’ensemble des polygones qui vont donner corps à l’édifice. Plus il y a d’informations, plus je serai en mesure d’enrichir l’exploitation de ces données dans mon logiciel.

CARYATIDS, Yann Nguema. Church of St Ludmila ; Signal Festival (Prague). 12 - 15 octobre 2017

Je viens des Beaux-Arts, à une époque où il n’y avait pas encore l’outil informatique dans la chaîne de création. J’ai appris à coder seul au fil des ans. L’élaboration d’un logiciel pour chaque projet est une des parties les plus excitantes de ce travail. C’est une part de recherche qui ouvre souvent des voies inexplorées et qui rend cette démarche passionnante. Coder constitue la majeure partie de mon travail. Entre art et artisanat, je me sentirais plutôt artisan. Je fais tout tout seul.

"C’est un aller retour constant entre la technique et la poésie."

6. Quelle réaction attendez-vous du public ?

J’ai deux objectifs. Le premier, c’est la prouesse technique ; c'est-à-dire être reconnu par mes pairs et relever de nouveaux défis technologiques et techniques. Le second, c’est d’enrober ce défi avec de la poésie. Trouver un équilibre entre les deux, pour que l'œuvre soit la plus accessible et adaptée possible. Les gens ne se doutent pas des méthodes de réalisation, du temps accordé, des calculs et du détail. C’est un aller retour constant entre la technique et la poésie. 

Je remarque un problème actuel qui persiste : les outils de conception et de création sont tellement puissants aujourd’hui que l’on peut faire beaucoup avec peu. La valeur d’un artiste s’est déplacée, elle s’estime dans le nombre de followers sur Instagram, dans la rentabilité et l’efficacité, avec chaque jour un contenu nouveau. Il est difficile de déterminer ce qu’est un vrai travail artistique. L’image et le rapport à l’image ont changé depuis l’avènement d’Instagram comme principale vitrine artistique.

"J'aime associer des choses qui n’ont rien à voir ensemble, que ce soit dans l’époque, dans l’esthétique, dans le courant, dans le message, ..."

7. Qu’est-ce que ça représente pour vous de projeter vos créations sur des cathédrales ? Que leur apportez-vous et que vous apportent-elles ?

Au départ, je partais de vieilles illustrations pour provoquer des anachronismes artistiques. Associer des choses qui n’ont rien à voir ensemble, que ce soit dans l’époque, dans l’esthétique, dans la symbolique, dans le message, etc. Ce décalage entre patrimoine et écriture technologique me plaît. Plus le bâtiment est vieux, plus le curseur de mon projet pointera vers le futur. J’aime travailler sur ces confrontations esthétiques. J’ai l’impression que cela définit bien mon travail. 

On a la chance d’avoir un patrimoine architectural français incroyable. C’est un terrain de jeu passionnant pour les créatifs. Il a très probablement défini mon écriture. Actuellement, je ne fais pas de mapping à caractère historique ou pédagogique. Je préfère les cartes blanches et les projets favorisant la recherche.

La cathédrale Saint-Jean est la cathédrale parfaite pour ce genre d'exercice.

8. Quel serait votre objectif ultime en termes de mapping ?

J’ai longtemps voulu faire une projection sur l’opéra de Sydney. Mais il semblerait qu’au fil des ans ce soit des très grosses structures qui soient privilégiées. Mais j’aimerai bien refaire le mapping sur la Cathédrale Saint-Jean à Lyon. Le mapping de 2016 est un de mes meilleurs souvenirs en termes de qualité de projet ou de public. C’est la cathédrale parfaite selon moi pour ce genre d’exercice.

9. Avez-vous eu un récent coup de cœur artistique, de n’importe quel ordre ? Voudriez-vous nous en parler ?

Avec Arnaud Doucet, nous avons monté une structure de développement et de production de mapping, Anima Lux, basée à La Rochelle. Cela permet de mettre en avant des artistes peu représenté·es sur la scène mapping.

J'aimerais d’abord vous présenter Julia Shamsheieva, artiste ukrainienne. Elle oscille entre technologie maîtrisée et naïveté assumée. Elle peut travailler aussi bien au crayon qu’en 3D pure. Elle fait un travail très singulier qui fait beaucoup de bien à cette discipline, avec beaucoup d’humour, de fraîcheur et de poésie.

 

 

Et puis, je dois vous parler de Filip Roca, qui est un artiste vivant en Espagne. Il a une vraie intégrité artistique, qu’il focalise dans la recherche avant tout. C’est lui qui présentera la future production de mapping à la fête des Lumières à Lyon. Il faut découvrir son travail, il mérite d’être exposé. Etant donné qu’il fait de la recherche, les opportunités sont restreintes. Pourtant, les risques pris et les voies qu’il ouvre méritent d’être exposées et connues.