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Labo Arts & Techs Publié le 24/10/2017

Les nouvelles corporalités du bioart

Avec les dernières avancées dans le domaine de la biologie, notre corps ne nous apparaît plus tout à fait comme celui que nous percevions jusqu’alors. La révolution génomique, la crise des perturbateurs endocriniens ou l’activisme pour la décolonisation du corps féminin en ont par exemple profondément bouleversé la perception ces dernières années. On explorera ici comment les artistes de la scène et du bioart détournent et questionnent les sciences du vivant et de l’évolution pour réclamer une vision post-anthropocentrique et hybride de nos corps ou une réappropriation trans-hack-féministe de la médecine. Une “crise dans le corps” laissant place à des subjectivités non-normatives.

La danse, la performance et l’art corporel ne sont pas hermétiques aux développements scientifiques et technologiques. Le chorégraphe Merce Cunningham fut par exemple un promoteur précoce de l’usage de l’ordinateur pour la composition et la notation chorégraphique. Dick Higgins, pionnier du mouvement Fluxus qui utilisa très tôt l’ordinateur dans sa création artistique, définit en 1966 la notion d’art “intermédia” pour réclamer une interdisciplinarité des pratiques. Refusant l’enfermement dans des catégories liées à des médiums, bon nombre d’artistes incluant la science ou la biologie dans leur travail s’appuient aujourd’hui sur cette définition pour qualifier leur art. On abordera donc ici les trois champs disciplinaires de la danse, de la performance et de l’art corporel, et leurs relations avec le biohacking, les évolutions des biotechnologies et des théories de l’évolution, à l’aune de la perspective composite insufflée par cette définition Fluxus de l’art intermédia.

Je ne suis pas le corps que je crois être

François-Joseph Lapointe est directeur du laboratoire d’écologie moléculaire et d’évolution à l’Université de Montréal mais mène parallèlement une carrière d’artiste(1). Sa création repose sur la biologie et les micro-organismes, dans les formes de la chorégraphie, de la performance et de la création visuelle et graphique. Lapointe a par exemple développé dans une thèse le principe de la “choréogénétique”(2), s’appuyant sur sa performance Organisme Génétiquement Mouvementé réalisée à la Place des Arts de Montréal en 2007. L’objectif était d’éliminer le chorégraphe pour le remplacer par une structuration dite objective de la partition. Le public était ainsi invité à dicter au danseur une suite interminable de nucléotides A, T, C, G, représentant l’ADN du danseur, associés à quatre mouvements dans une performance publique durationnelle jouée dans un monte-charge passant d’un étage à un autre des ballets. Cette performance fut ensuite adaptée pour trente danseurs dans la gare centrale de Montréal en 2009 sous le titre Polymorphosum urbanum.

Depuis, François-Joseph Lapointe creuse les possibilités de la métagénomique, ou génomique environnementale, dans le champ de la performance relationnelle. Si le Séquençage du Génome Humain a pris treize ans (entre 1990 et 2003), la métagénomique permet d’obtenir un séquençage en une semaine et d’étudier la communauté d’organismes que nous avons en nous. La métagénomique a conduit au Projet du Microbiome Humain qui a révélé en 2012 que nous étions composés à 99 % de gènes de bactéries et que les différentes parties du corps sont associées à différents micro-organismes. Ces découvertes ont mené à une explosion des projets d’étude des microbiomes : intestinal, cutané, facial, dentaire, vaginal, séminal, conjugal, néonatal, fécal, canin, félin, floral, téléphonique, ... Lapointe y a très vite vu de nouveaux outils pour sa création et s’est engagé depuis quelques années à modifier son microbiome afin de réaliser des égoportraits métagénomiques ou microbiome selfies. Dans la performance relationnelle 1000 Handshakes, initiée au musée de la médecine de Copenhague en 2014, François-Joseph visite la ville en serrant la main au plus grand nombre de gens possible et à chaque cinquante poignées de main, son équipe prend un échantillon bactérien sur la paume de sa main droite et l’analyse en laboratoire, permettant de tirer des égoportraits évolutifs(3).
 

   
Microbiome Selfie, François-Joseph Lapointe, 2014  / 
François-Joseph Lapointe exposant son pied au microbiome du Gange

Devenir animal

Ce goût pour la rencontre de l’art corporel et du bioart, on le retrouve également dans les œuvres produites par la Galerie Kapelica de Ljubljana en Slovénie, dont on connaît par exemple la performance Que le cheval vive en moi du collectif français Art orienté objet, réalisée en 2011. Dans cette performance, Marion Laval-Jeantet se faisait transfuser du sang de cheval pour ressentir “ce que c’est d’être cheval”, une expérience de compatibilité possible du sang préparée minutieusement pendant plus de trois ans, une volonté de comprendre les mécanismes de l’immunité et de questionner le dialogue inter-espèces.
 


May the Horse Live in Me, Art Orienté Objet, 2011

Une autre série de performances produite par la Galerie Kapelica est celle réalisée par l’artiste slovène Maja Smrekar sur la co-évolution de l’homme et du chien au fil des âges. La série, titrée K-9 Topology, a été récompensée par le Golden Nicca dans la catégorie Hybrid Art au Prix Ars Electronica 2017 à Linz en Autriche. Consciente de la nécessité de sortir d’une forme d’anthropocentrisme pour comprendre l’évolution humaine dans ce que l’on définit aujourd’hui comme l’âge géologique de l’anthropocène, Maja Smrekar décidait en 2014 de s’intéresser aux processus métaboliques qui déclenchent les réponses émotionnels qui relient deux espèces, les humains et les chiens, et qui leur permet de coexister ensemble avec succès. Dans le premier volet, Ecce Canis, l’hormone de la sérotonine de Maja Smrekar et celle de Byron, son chien, était transformée en essence odorante à partager avec l’audience, Smrekar cherchant à communiquer ce lien unique qu’elle entretient avec son chien mais qui lie plus généralement les deux espèces. Plusieurs gènes chez les chiens et les humains ont en effet évolué en parallèle, traduisant une adaptation à des environnements similaires. Le gène qui a muté presque parallèlement est celui qui code le transport de la sérotonine, un facteur qui fait que les deux espèces sont capables de tolérer la présence l’une de l’autre. Smrekar nous pointe ainsi que depuis que la scission entre les loups et les chiens s’est produite, il y a environ 32 000 ans, il semble que les humains et les chiens se sont mutuellement apprivoisés pendant des milliers d’années. Le second volet, I Hunt Nature and Culture Hunts Me, une performance avec des loups traduisant les origines de la co-évolution, fut produite en 2014 à Bourges, à l’occasion des Rencontres Bandits-Mages et d’une résidence organisée par le festival au studio de cinéma animalier Jacana Wildlife Studios (L’Ours, Le Peuple migrateur, ...) en Sologne. Smrekar abordait enfin l’imaginaire de l’hybridation homme/chien avec les dernières performances de la série, Hybrid Family et ARTE_mis.
 

  
K9_Topology: Ecce Canis, 2014 - Photo © Maja Smrekar

 
K9_Topology: Hybrid Family, 2015 - Photo © M. Smrekar & M. Vason​ / 
K9_Topology: ARTE_mis, Maja Smrekar, 2016 - Photo © Sekelj, Hana Josic

Devenir plante

La Galerie Kapelica organise régulièrement des ateliers de biohacking et de science Do-It-Yourself à destination de jeunes publics, amenant les participants à fabriquer leur propre microscope, mettre en place leur incubateur, élever des bactéries, ... Parmi les artistes-acteurs de ces ateliers, on retrouve Špela Petrič, docteure en biologie et artiste, également membre du réseau international Hackteria.org de bioart open source et de développement de matériel générique pour la biologie DIY.

Si Art Orienté Objet ou Maja Smrekar cherchent la fusion avec l’animal, Špela Petrič s’intéresse au devenir plante. Dans son projet de 2016 Ectogenesis, Petrič voulait dépasser les parentés sanguines et les lignées génétiques “pour explorer des aspects plus subtils d’entremêlements radicaux et de brouillage des catégories” et les relations entre plantes et hormones humaines. Pour cela, son choix a été de s’unir à une plante célèbre, l’Arabette des dames, un organisme devenu modèle biologique pour la recherche depuis 1998 et dont le génome a été le premier génome de plante à être totalement séquencé en 2000.

Cherchant à générer des plantes “monstres prometteurs”, Špela Petrič a prélevé un morceau de tissu embryonnaire de l’arabette et engendré une myriade d’embryons de plantes, conçus non pas dans la graine, mais dans un incubateur. Elle a ensuite utilisé les hormones stéroïdiennes de son urine pour assister le développement de l’embryon des plantes, de manière à ce qu’en réponse, celles-ci altèrent leur schéma épigénétique et se construisent une morphologie corporelle spécifique. Ectogenesis ouvre à la magie de la communication cellulaire entre le règne végétal et animal, rappelant que les hormones sont des molécules messagères primordiales, dont la parenté est commune dans l’évolution des plantes, animaux et microbes. “Elles sont au cœur d’une ouverture à l’altérité d’autrui, comme l’accès matériel aux mondes des autres”, dit la bio-artiste.

Dans un autre travail récent, la performance durationnelle Skotopoiesis, Špela Petrič se positionne de manière statique, végétale, entre une projection de lumière et un parterre de cresson germinant. L’artiste jette une ombre sur le cresson pendant douze heures qui entraîne progressivement l’étiolement des tiges et feuilles, dans un effort de la plante pour se développer dans l’ombre. Avec cette performance, l’artiste met à l’épreuve son désir frustré de comprendre les plantes selon leurs propres termes. Se plaçant volontiers sous les auspices d’une nouvelle philosophie d’un “phytocentrisme à venir”(4), Špela Petrič constate que dans la recherche de conceptions écologiques post-anthropocentriques “les plantes représentent un défi particulier car on leur attribue traditionnellement un manque d’intériorité, d’autonomie, d’essence et d’individualité et traversent donc le tamis des discours éthiques contemporains”.
 


Skotopoiesis, Špela Petrič, 2016


Le “devenir plante” est décidément un thème éminemment contemporain et le laboratoire d’hydrodynamique Ladhyx de l’École polytechnique, qui accueille depuis plusieurs années des artistes en résidence, organisait cet automne un colloque sur le thème invitant Špela Petrič, le philosophe Michael Marder, ou encore l’artiste mexicain Gilberto Esparza (Golden Nicca Hybrid Art 2015) et le récent auteur de La vie des plantes aux Éditions Rivages, Emanuele Coccia. Le colloque était organisé à l’initiative de la chorégraphe colombienne Aniara Rodado, en collaboration avec Jean-Marc Chomaz du Ladhyx. Leur collaboration “Transmutation de Base/Migration Alien”, présentée notamment cet été au Click Festival de Copenhague et à ISEA 2017(5) en Colombie, invite les danseurs et le public à évoluer dans les émissions olfactives de six grands distillateurs de plantes médicinales en fonctionnement dans une installation. Les informations chimiques émises cherchent à éveiller des souvenirs chez le spectateur, mais aussi des mémoires enfouies dans le cerveau reptilien de l’espèce, jusqu’à provoquer une “réaction primitive, une émotion venue d’au-delà de notre propre histoire personnelle”. Rodado y introduit la transmutation de plantes issues du savoir médicinal des sorcières, des chamans ou des plantes symptomatiques de la mondialisation végétale issue du colonialisme (ici l’eucalyptus).
 


Transmutation de Base, Aniara Rodado & J-M Chomaz, 2017

Décolonisation corporelle

“D’inspiration transféministe et placée sous les paradigmes de la culture open source et du DIY-DIWO, mes collaborations se nouent aussi bien dans des laboratoires scientifiques que dans des hackerspaces, des théâtres ou en milieu rural”, nous dit Aniara Rodado. Pour ses dernières chorégraphies, elle a collaboré avec les activistes gynepunks barcelonaises Klau Kinky et Paula Pin. Leur dénominateur commun est la réappropriation des savoirs de la médecine gynécologique. Et alors que le secrétariat d’État à l’égalité femmes-hommes a commandé à l’été 2017 un rapport sur les violences obstétriques et gynécologiques en France, ces artistes, qui se qualifient volontiers de “sorcières cyborg”, soulèvent ces problèmes depuis déjà quelques années. Klau Kinky a dévoilé ainsi dans sa performance Anarcha, Betsy, Lucy y otras chicas del montón(6) les violences obstétriques sans anesthésie exercées au milieu du XIXe siècle sur trois esclaves d’Alabama, Anarcha, Betsy et Lucy, par J. Marion Sims, l’inventeur du speculum aujourd’hui considéré comme le “père” de la gynécologie moderne. Paula Pin travaillant quant à elle au sein du réseau Hackteria au développement d’outils biohacking pour analyser les fluides corporels (sang, urine, fluides vaginaux) qu’elle utilise ensuite dans des performances.

Autre artiste concernée par la décolonisation corporelle, c’est la Taïwanaise Shu Lea Cheang qui présentait récemment à la Berlinale et à la Documenta son dernier film de science-fiction cypherpunk, Fluido. Avec son nouveau projet de performance chorale, Unborn 0/9, qu’elle développe en coopération avec le fablab Echopen de l’Hôtel Dieu à Paris, Shu Lea Cheang propose de rassembler des femmes enceintes célibataires d’une ville donnée pour performer ensemble un orchestre sonore et visuel basé sur les techniques d’imagerie par ultra-sons de l’échographie. S’appuyant sur le développement par Echopen d’une version open source d’une sonde échographique connectable à n’importe quel Smartphone, Shu Lea Cheang et son équipe travaillent à convertir/hacker les ondes sonores inaudibles en fréquences audibles.

Shu Lea Cheang part du constat que “les femmes enceintes célibataires, qu’il s’agisse d’une situation accidentelle ou volontaire, constituent une nouvelle classe dans notre société ultra-moderne”. Et que pour organiser la routine pédiatrique quotidienne elles cherchent alliances et soutien communautaire. “Unborn 0/9 propose d’organiser des ateliers de biohack et de parentalité subversive. Et l’expression de l’intimité comme acte public comme l’exposition des données corporelles fait de la performance un acte de défiance.”

Il est clair que ces travaux intermédia, jouant parfois de la provocation, se déplient sous de multiples facettes mais partagent l’affirmation d’une approche critique et anthropologique de la recherche scientifique et d’une incorporation des redéfinitions du corps humain. Situé à l’intersection de nombreuses disciplines, leur aspect composite leur confère une agentivité discursive, opératoire sur le Zeitgeist, l’esprit du temps.

Article rédigé par Ewen Chardronnet


(1)…Une récente conférence Laser à Paris de F.-J. Lapointe est à consulter sur le site de l’association Leonardo (olats.org)

(2)…Lire à ce sujet sa thèse de doctorat en danse (2012).

(3)…La performance a depuis été réalisée dans différents événements comme la “Nuit Blanche’ de Montréal ou le Festival Transmediale de Berlin en 2016.

(4)…For a Phytocentrism to Come, Michael Marder, Environmental Philosophy, 11 (2) : 237-252 (2014).

(5)…International Symposium of Electronic Arts. www.isea2017.disenovisual.com

(6)…En référence au film de Pedro Almodóvar, Pepi, Luci, Bom y otras chicas del montón, 1980.

 

Article publié dans la Revue AS - Actualité de la Scénographie N°215 – octobre 2017
Le Laboratoire Arts & Technologies de Stereolux s’associe avec les Éditions AS (Actualités de la scénographie) pour une série d'articles consacrés aux technologies numériques, à l'art et au design. L'occasion de partager un point de vue original et documenté sur le futur des pratiques artistiques, en particulier dans le champ du spectacle vivant.