Logo Stereolux
Labo Arts & Techs Publié le 09/10/2019

Les fantômes de l’art numérique

Ésotérisme arty et techno-chamanisme

Laurent Diouf
Article rédigé en partenariat avec le Laboratoire Arts & Technologies de Stereolux

L’art a toujours flirté avec le spiritisme. Des œuvres premières dictées par les esprits des ancêtres au surréalisme guidé par les papillons de l’inconscient, ce n’est pas nouveau. Ce qui l’est, en revanche, c’est la persistance de l’ésotérisme, du paranormal dans ses manifestations les plus singulières au cœur même des objets techniques nés de l’électricité puis de l’électronique. La magie réinjectée ou débusquée dans la technologie… Un formidable terrain de jeu pour les artistes du numérique et du multimédia. Petit florilège d’installations et performances qui jouent avec le surnaturel et son cortège de réalités alternatives.

 

Activités paranormales

Si on établit le listing des phénomènes qui sont rattachés de près ou de loin au paranormal, on obtient un inventaire à la Prévert. De la parapsychologie aux expériences médiumniques, de la divination au magnétisme, le champ est large. Très large. Pour sa part, Véronique Béland s’est attachée à une manifestation emblématique : l’aura. Son installation interactive pour aura et piano mécanique donne l’occasion à chaque spectateur d'expérimenter ce mystérieux phénomène de rayonnement lumineux qui est censé entourer le corps (As we are blind, 2016). Au préalable, le spectateur est invité à scanner sa main via un appareil qui révèle son aura. Une fois l’image imprimée, les données de ce champ électromagnétique sont codées et servent de partition pour un piano mécanique qui joue une courte mélopée. Au même titre que les empreintes digitales, chaque individu est censé avoir une aura qui lui est propre. Le spectateur entend donc la mélodie de sa propre cartographie émotionnelle.

Avec Édith Dekyndt, c’est la salle d’exposition, et non le spectateur, qui est soumise à un phénomène d’ondes et de lumière. Pour cette performance, l’artiste fait appel à un radiesthésiste qui arpente l’espace d’une galerie (Radiestesic Hall, 2009). Il évalue les spots d’énergies telluriques. À sa suite, Édith Dekyndt reconsidère la salle d’exposition qui voit ses murs ravalés selon la gamme chromatique dite de Bovis. Une classification qui associe les vibrations du sol à une couleur spécifique. Un lieu d’apparence ordinaire se voyant ainsi transfiguré selon la répartition de ses taux vibratoires.

As we are blind, installation interactive pour aura et piano mécanique, Véronique Béland, 2016 - Photo DR

Diagrammes alchimiques

Huimin Wu utilise également l’espace et l’exposition en elle-même comme support (Cérémonie de prières, galerie Incognito, avril/juin 2019). Avec elle, pas de bâton de sourcier mais des pratiques traditionnelles chinoises d’orientation comportementales qui entrent en correspondance avec de la vidéo, du son, du texte, une scénographie. Dans un autre genre, Ingrid Burrington convoque toute une mythologie digne des donjons et dragons (sorts, incantations, sceaux, …) pour révéler la “vraie” nature d’Internet, et trace des pentagrammes dont les figures symbolisent des circuits intégrés (The Realm of Rough Telepathy, en collaboration avec Meredith Whittaker, 2016). En marge de ses réflexions sur la nature d’Internet, Ingrid Burrington s’intéresse aussi à l’alchimie. Plus précisément, elle en renouvelle le sens en pratiquant la transmutation des métaux en désossant de vieux iPhone (Alchemy Studies, 2018).

Dans le cadre de son projet Hexen 2.0 (2009/2011), Suzanne Treister intègre également des diagrammes alchimiques, des arcanes du tarot, des schémas psychotiques, … Elle s’inspire notamment des conférences de Macy qui ont eu lieu dans l’après-guerre. Réunissant scientifiques, sociologues et psychologues, ces rencontres ressemblaient parfois étrangement à des séances de spiritisme… Ce travail d’exhumation et d’accumulation de documents improbables est à interpréter comme une histoire allégorique, et surtout parallèle, de la cybernétique, de la genèse d’Internet et de la société de surveillance moderne, comme une dénonciation de la dimension occulte du pouvoir et des nouvelles technologies.

Moins conspirationnistes, Cullen Miller et Gabriel Dunne ont conçu une “machine à sort” personnalisée (Claves Angelicae, 2018). C’est avant tout un dispositif bienveillant puisque son utilisation est subordonnée à un échange avec des ONG et associations caritatives. Le public est invité à concevoir sa formule magique en sept étapes via un écran tactile. Il suffit de tendre la main et de diriger des cercles dans un diagramme, puis d’enregistrer des mots. Un QR code permet de s’approprier la formule qui transite ensuite via le réseau Ethereum (un protocole d’échange décentralisé doté de sa crypto-monnaie sur le modèle du Bitcoin). Au final, un petit bras robotisé trace l’équation rituelle sur un bout de papier à conserver précieusement…

Alphaloop, Adelin Schweitzer - Photo DR

Mauvais augures

Parmi leurs nombreux projets, James Auger et Jimmy Loizeau s’intéressent aussi au domaine de la prédiction. En témoigne leur dispositif Real Prediction Machine (2014). Ces petits cônes surmontés d’une couronne métallique qui tourne en envoyant une lumière stroboscopique ne sont pas sans rappeler la fameuse Dream Machine de Brion Gysin mise au point en 1960 par Ian Sommerville ; protohistoire des œuvres d’art mécaniques entrant dans le champ de la paranormalité. Mais ici, ce sont les Big Data, notamment dans le domaine de la santé, et non plus les rêves, qui animent les machines. Les algorithmes permettent d’interpréter l’avenir. Nous sommes suspendus à cette surveillance dont les indices sont souvent synonymes de mauvais augures…

C'est aussi le sens d’Augury (2018), l’inquiétante installation de Tobias Revell, en collaboration avec Wesley Goatley. Projetée au plafond, une vidéo laisse apparaître des formes noires qui tournoient en groupe comme des essaims d’étourneaux. Une voix chuchote des phrases absconses. Quelques sigles apparaissent en surimpression. On identifie quelques phrases qui résonnent comme des slogans (We are the change that we seek…). En fait, les points virevoltants matérialisent la position des avions qui volent dans un rayon de 20 km par rapport à l’installation, en live, sur le modèle des sites de flight tracker, et sont “mixés” avec des tweets, eux aussi récoltés à proximité. La combinaison et la mise en scène de ces données étant censées permettre de prédire l’avenir… Si ce dispositif a des résurgences lointaines avec l’ornithomancie chère aux Grecs et aux Romains, on peut aussi y voir une sorte de Cargo Culte inversé, où l’indigène occidental, connecté et “bio-responsable”, scrute le ciel comme ses ancêtres.

Radio Mycelium, Martin Howse - Photo DR

L’algorithme fantôme

Le collectif RYBN réintroduit également de la magie dans la machine et dans le réseau. L’idée étant de pervertir et subvertir les bots, les logiciels robots qui œuvrent notamment pour la finance (The Algorithmic Trading Freak Show, 2013), en modifiant leurs algorithmes qui se mettent à obéir à des équations qui tirent leurs prémices de schémas ésotériques, entre thème astral et pentagramme, loin des principes de la science des marchés (ADM XI). Et ça marche ! Une fois dans le circuit, ces automates financiers fonctionnent “normalement”.

Avec la série Data Ghost, il s'agit également de faire ressortir le caractère irrationnel de ces calculs. Ainsi Data Ghost 2 : Golem (2017) est présentée par RYBN comme une machine computationnelle et introspective, kabbalistique et récursive, qui étudie inlassablement les traces écrites de son activité interne, les logs, dont l’exégèse donne forme à des séries de commandes compulsives qu’elle exécute frénétiquement. Encore plus cryptique, Data Ghost 3 est un dispositif enfoui dans les sous-sols d’un immeuble, à l’écoute du spectre électromagnétique. Prototypes de “tracking psychique”, ces Data Ghosts s’inspirent et renouvellent aussi le phénomène de voix électroniques.

 

Electronic voice phenomena

Ces phénomènes de voix électroniques ou EVP (de l’anglais Electronic voice phenomena) sont caractéristiques de cette translation du paranormal vers la technologie. Même les fantômes vivent avec leur temps ! Ils ne communiquent plus par l’intermédiaire de guéridons, mais en émettant quelques borborygmes dans les interstices des fréquences radio et bandes magnétiques. Dans un brouillard de bruits parasites, on croit déceler de courts messages énigmatiques de disparus célèbres ou inconnus. Konstantin Raudive, Raymond Cass et Friedrich Jürgenson furent pionniers en ce domaine. Leurs travaux ont été redécouverts par des musiciens expérimentaux et ensuite par les artistes sonores.

Mathieu Schmitt se base ainsi sur les travaux de Jürgenson pour qui les défunts nous envoient des messages sur 1 485 kHz… Il a conçu une installation dont la structure filiforme évoque les pavillons des gramophones (Friedrich, 2009). Calé sur cette fréquence, l’appareil crache une succession de bruits blancs et parasites. Comme le précise Mathieu Schmitt, si vous décelez quelque chose, il y a de fortes chances que ce soit pour cause d’apophénie, phénomène psychologique qui nous amène à trouver du sens dans le chaos. S’inspirant de L’Ève du futur de Villiers de L’Isle-Adam, Aleksander Kolkowski bricole aussi des pavillons de phonographes, suspendus et censés amplifier des EVP. Cette installation symbolise l’andréide fabriqué par Thomas Edison qui apparaît dans ce roman précurseur de la science-fiction (sans-titre, 2016).

Cécile Babiole a trouvé son inspiration dans Le Château des Carpates de Jules Verne pour son installation Reflection (2015), une salle aux murs tapissés de miroirs avec un haut-parleur qui répercute des voix spectrales ricochant comme les silhouettes des spectateurs. Cette pièce s’inscrit dans l’imaginaire développé autour de la voix des morts, née avec l’invention des dispositifs d’enregistrement et de transmission du son, le néo-spiritisme des EVP et dans une certaine tradition incantatoire de la poésie sonore. L’installation vidéo sonore de Mathieu Schmitt Phantom (2009) se base aussi sur un processus de répétition, en l’occurrence celui du mot “fantôme”, séquencé et modulé. Figés dans l’écoute, les spectateurs ne voient rien, ou si peu, que les squelettes d’arbres morts noyés dans un brouillard. En fait, les spectateurs font partie intégrante de l’installation : ils jouent leurs rôles d’âmes errantes, immobiles et silencieuses, se déplaçant mentalement dans l’univers virtuel proposé.

Radio Mycelium, Martin Howse - Photo DR

Maison hantée

Olivier Morvan mise sur l’accumulation d’objets et de sons pour son projet La Maison Tentaculaire (2016), à la fois film génératif et installation labyrinthique. Cette drôle de maison c’est celle de Sarah Winchester. L’histoire est vraie et cela rend encore plus saisissante cette proposition. L’héritière des célèbres carabines verse dans le spiritisme, pratique en vogue à la fin du XIXe siècle. Un médium l’incite à faire ses bonnes œuvres par égard à toutes les victimes des Winchester. Elle se lance alors dans la construction d’une maison à San José en Californie. Les travaux débutent en 1884 et ne s’arrêteront qu’en 1922, au décès de sa propriétaire. Pendant 38 ans, guidée par des esprits pas toujours bienveillants, Sarah multiplia les plans, les pièces (160 dont 40 chambres), les innovations high-tech pour l’époque, les bizarreries architecturales (escalier menant au plafond, placards sans fonds, fenêtres ouvertes sur le sol, portes donnant dans le vide, passages dérobés, …) et bien sûr les références au nombre 13…

Le philosophe historien d’art Georges Didi-Huberman et le photographe Arno Gisinger ont procédé également par accumulation, multipliant les images de visages comme des petits pains, pour leur installation Mnémosyne 42 - Nouvelles histoires de fantômes (2014). Didi-Huberman et Gisinger s’inspirent de l’Atlas Mnémosyne, une sorte d’encyclopédie forte de dizaines de milliers de photographies. Pour Aby Warbur à l’origine de cette recension, l’art (et singulièrement l’art des images) est une histoire de fantômes pour grandes personnes. Cette installation reprend la thématique du deuil et des lamentations correspondant à la planche 42 du fameux atlas. Plus de 1 000 images sont projetées, envahissant le sol et les murs du lieu d’installation, bruissant des douleurs muettes des personnages saisis sur les clichés. Le spectateur est invité à déambuler parmi ces fantômes…

 

Techno-chamanisme

De fantôme il en est encore question avec Adelin Schweitzer, mais sous forme d’une sculpture interactive (Ghost n.1, 2013). D’aspect très steampunk, ce fantôme robotique oscille comme un pendule et se déplace selon un itinéraire très chaotique. Rattaché au Collectif Deletere, Adelin Schweitzer se définit aussi comme un “techno chaman”. L’événement Technomancie(1) initié par ce collectif est assez révélateur de cette approche pétrie d’univers parallèles générés via les outils numériques. Des univers où manipulation de la réalité, hyperespace, multi dimensions, univers de poche, plan astral, s’entrecroisent dans les propositions sonores et visuelles des artistes du collectif.

Avec Alphaloop, Adelin Schweitzer “ré-enchante” ainsi l’usage du téléphone via une intervention immersive et déambulatoire où les participants, munis de casque VR, sont invités à se laisser guider par un chaman moderne et à appréhender le réel transfiguré comme sous l’effet de psychotropes… Cette performance fut présentée sous forme d’une restitution vidéo, à la manière d’un totem, avec encens, pentagrammes vidéographiques et devices obsolètes en offrandes, lors de l’édition 2017 du Festival Gamerz. Le paradoxe, peut-être, de cette déambulation chamanique, c’est qu’elle est “exposée” au grand jour alors que la “tradition” veut que ce genre de pratiques s’effectue dans la nuit du secret.

Radio Mycelium, Martin Howse - Photo DR

Animisme 2.0 et maraboutage 3D

Avec ses dispositifs qui relient, au propre comme au figuré, les phénomènes géophysiques, électromagnétiques, organiques et psychiques, l’artiste britannique Martin Howse cède également aux rituels techno-chamaniques. Comme un sorcier des temps modernes, il invente un animisme 2.0. Martin Howse se met à l’écoute des signaux du vivant, opère des greffes entre appareils électroniques et plantes, établit un dialogue inter-espèces avec des champignons (Radio Mycelium, 2018), cherche à faire parler la terre (Terra Muta), conçoit un ordinateur bio-organique (Sketches towards an Earth Computer, 2015), pratique la divination dans les fumées de l’industrie chimique (The Final Session, 2019) ou par le biais de modules audio (The Dark Interpreter, 2017).

Il ne manque plus que le vaudou. Quentin Destieu s’en est emparé pour punir Bre Pettis là où il a pêché… Cet opportuniste, peu scrupuleux et vénal, a breveté les principes de l’imprimante 3D développés gratuitement par la communauté open source pour en faire l’exploitation commerciale. En retour, Quentin Destieu a donc réalisé d’étranges mannequins à l’effigie de Bre Pettis. Ils portent les stigmates de bugs informatiques liés à un prototypage défectueux et sont, comme les célèbres poupées vaudou, hérissées d’aiguilles (Maraboutage 3D, 2017).

 

(1)   Technomancie 02, les 12 et 13 octobre 2019, Couvent Levant, Marseille. http://technomancie.deletere.org/

Situé à la jonction des arts numériques, de la recherche et de l’industrie, le Laboratoire Arts & Technologies de Stereolux contribue activement aux réflexions autour des technologies numériques et de leur devenir en termes de potentiel et d’enjeux, d’usages et d’impacts sociétaux. www.stereolux.org

Article publié dans la Revue AS - Actualité de la Scénographie N°226
Le Laboratoire Arts & Technologies de Stereolux s’associe avec les Éditions AS (Actualités de la scénographie) pour une série d'articles consacrés aux technologies numériques, à l'art et au design. L'occasion de partager un point de vue original et documenté sur le futur des pratiques artistiques, en particulier dans le champ du spectacle vivant.