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Publié le 02/04/2020

J’AI TESTÉ : IN.VISIBLE(S) - LES ATELIERS / WORKSHOPS ET MINICONFÉRENCES

Atelier Cymatique

Le workshop cymatique, programmé toute la journée vendredi, a offert la possibilité à un groupe d’une dizaine de personnes de jouer avec le principe de visualisation du son par son interaction avec la matière, au travers de cinq petits dispositifs ludiques. L’atelier encadré par Maël Pinard, scénographe et artiste numérique, n’avait pas pour but d’arriver à une production finie mais bien pour les participant.e.s de découvrir et s’amuser avec des techniques tout aussi simples qu’efficaces.

La mise en évidence du son a commencé par une courte introduction théorique permettant au « jeune » groupe (trente ans de moyenne d’âge) d’acquérir les bases pour comprendre les tenants des différentes expériences — passage en outre obligé pour démystifier un phénomène sonore aussi banal que ces composantes que sont la fréquence (hauteur) et l’amplitude (volume). Rien d’effrayant en soit, tout le monde pouvant s’atteler à ce « crash course » grâce à la précieuse source https://pudding.cool/2018/02/waveforms/ .

Les cinq expériences mises en place ont toutes eu l’intérêt d’être analogiques, avec seulement une seule s’essayant à un peu de post-production numérique, l’idée étant avant tout de mettre (littéralement) la main à la pâte.

La première consiste en un laser projetant son rayon sur un petit miroir circulaire coiffant un cylindre formé d’une membrane plastique type ballon de baudruche. Le cylindre est accolé perpendiculairement au haut-parleur d’une enceinte et lorsque cette dernière émet du son, celui-ci transmet ses vibrations au miroir grâce à la membrane. Le miroir renvoie sur la surface lui faisant face (ici un mur blanc), non-plus un point comme à l’arrêt, mais une courbe se déformant au gré de la musique.

  

La suivante est sans doute la plus impressionnante tout en ayant l’aspect le plus sommaire. Il s’agit d’une plaque en acier  recouverte de sel elle aussi fixée à un émetteur de son, à l’horizontal cette fois ci. Quand la diffusion de fréquences commence, la matière reposant sur la plaque se mouve en motifs géométriques. Le résultat est bluffant. Il faut cependant s’arrêter sur des valeurs précises pour qu’une forme apparaisse ; toutefois le passage entre différentes valeurs anime la matière comme par magie. Le côté spectaculaire est rehaussé par le fait qu’il faut passer par des sons aigus et puissants, nécessitant le port de bouchons d’oreilles. Pendant la journée, celà induisait d’avertir cocassement les autres participants avant chaque utilisation.

Une autre expérience n’avait aucune relation avec la production sonore mais offrait une technique scénographique performante. L’idée étant de regarder au travers d’un pot en verre posé sur une plaque, elle aussi en verre, surélevée pour qu’on puisse glisser en-dessous des images, déformées lorsqu’observées à travers un liquide savonneux. L’effet est tout bête mais saisissant.

Tout le monde aura réussi à toucher à l’ensemble des micro-activités installées, bien que chacun.e. se soit plus attaché.e à une en particulier. Faciles à prendre en mains, les dispositifs ont permis d’expérimenter tant dans le type de son choisi (spoiler alert pour les afficionados de genres musicaux qui tapent : ça ne produit rien d’intéressant) que dans les matières pratiquées (aluminium, lait, ferro-fluide, farine, etc.). Malgré tout, le temps est bien vite passé et certains procédés se sont un peu retrouvés mis de côté : la plaque hurlante pour des raisons évidentes et la post-production numérique par données visuelles. On aurait aimé avoir accès à une seconde journée peut-être plus projectuelle mais comme l’a partagé Maël Pinard, il n’est pas forcément si difficile que ça de reproduire les conditions d’expérimentations à la maison et libre ensuite d’imaginer ses propres adaptations comme lui peut le faire dans sa pratique.

Aperçu de la journée ci-dessous : 


Visible & invisible dans l’art par Les têtes renversantes 

L’animation du samedi après-midi a pris la forme de mini-conférences sur le thème « visible et invisible dans l’art » animées par le collectif Les têtes Renversantes. L’équipe aux commandes est constituée de trois historiennes de l’art armées chacune d’expériences de médiation culturelle et dont la mission est d’aborder de manière populaire le grand sujet de l’épopée artistique humaine. La ligne directrice de l’intervention devient alors prétexte pour structurer cette démarche sur un temps court par le biais de trois présentations simultanées de trente minutes, destinées à trois petits groupes de personnes.

Celui dont je faisais partie a débuté avec Julie Legrand qui a choisi comme sujet « Le spectacle de la Nature ». Le point de départ de celui-ci s’est construit à partir de deux œuvres proposées dans le cadre du festival Scopitone 2019 — Mass II de Kris Verdonck et Tele-present Wind de David Bowen. La conférence en elle-même débute au XIXème siècle avec les romantiques puis en passant par les impressionnistes, suivis par le modernisme en architecture jusqu’aux travaux d’installations atmosphériques d’artistes comme Ann Veronica Janssens ou Olafur Eliasson. L’idée étant de souligner comment à différentes époques on a cherché à interpréter pour mieux révéler des phénomènes naturels peut-être trop souvent relégués à la simple notion passive de « paysage ».
 

 
Mass II de Kris Verdonck et Tele-present Wind de David Bowen - Scopitone 2019


La deuxième conférence, celle d’Elodie Evezard, a pris un chemin plus concret quant à la problématique de l’invisible par le sujet d’ « un jeu de cache-cache ». Le propos centré sur la question de la dissimulation nous a par exemple fait rentrer dans l’histoire extraordinaire de L’Origine du monde de Gustave Courbet ou celle de la transformation des navires de guerre en quasi-anamorphoses au début du XXème siècle, pour en arriver aux travaux politiquement ou écologiquement engagés comme le photographe Liu Bolin ou le sculpteur de l’Arte Povera Giuseppe Penone. Ici, l’éclectisme assumé d’un nombre réduit d’œuvres donne lieu à une illustration plus surprenante que la conférence précédente basée sur une certaine énumération d’exemples particulièrement célèbres.

 


L’après-midi s’est conclue avec Diane Gouard sur le sujet « Et la lumière fût ». Bien que commençant avec le tableau La Madeleine à la veilleuse de Georges de la Tour, la conférencière nous emmène assez vite vers l’art contemporain qui s’est emparé, grâce à la révolution scientifique, d’un élément jusque-là essentiellement divin, la lumière. En plus du point de non-retour qu’a signalé l’apparition de la photographie (plus besoin de s’attacher à représenter le réel tel quel), ce n’est bien au début du XXème siècle qu’elle est devenue une double matière — onde et particule. Cette nouvelle approche a transpiré dans de nombreux courants artistiques picturaux (futuristes, rayonnistes) tout en prenant une toute autre ampleur dans sa mise en espace : depuis des millénaires dans l’architecture, évidemment, mais de façon renouvelées dans la pratique contemporaine des procédés d’installation (Dan Flavin, François Morellet, Kit Webster, Anthony McCall...). La dernière conférence se termine, comme par heureux hasard, avec le même artiste que la première : James Turell. Un bon moyen de boucler la boucle.

  


Le format court aura permis d’arriver à une certaine concision des présentations, les intervenantes rendant en plus l’aventure didactique. Le temps réduit de conférence et des exemples d’art majoritairement « classique » (art de musée ; découvertes pour les uns, piqûres de rappel pour les autres) permettent d’ouvrir le sujet sur d’autres pratiques non-mentionnées mais tout aussi intrigantes : quid de l’invisible au cinéma — belle coïncidence avec la sortie récente de l’excellent The Invisible Man de Leigh Whannell —, dans la musique, dans la cuisine ? C’est beaucoup demander que d’appeler à la complétude quand il s’agit de la grande notion d’art, surtout en une demi-heure. C’est peut-être pourquoi ces conférences se sont bien insérées dans le reste d’IN.VISIBLES(S), l’installation The Weight of Light faisant plaisamment écho à la conférence de Diane Gouard ou l’atelier dégustation en appelant aux gastronomes. Quoi qu’il en soit, on semble loin d’avoir épuisé les ressources pour de nouveaux exposés, d’autant plus si on admet que l’indicible fait partie intégrante des gènes de l’expression artistique.


Atelier Levures : L’invisible du vin

Dernier évènement officiel réservé à un petit groupe de douze chanceux.ses, l’atelier de dégustation de vin sera venu ponctuer joyeusement le temps fort IN.VISIBLE(S). Proposé par le jeune collectif nantais Vintier, la session gustative s’est vue animée le samedi par son membre ouvrier agricole Maxime Pascal, accompagné du vigneron/éleveur Nicolas Suteau basé à la Renaudière (44). Ce duo aura réussi à combiner pour la présentation une énergie à la fois espiègle et personnelle : Maxime Pascal assurant la partie « conférencière » vivante et Nicolas Suteau l’attache réservée mais intime au territoire.
 


 

La dégustation s’est concentrée sur le produit phare de la région, souffrant d’une image souvent malmenée : le seul et unique muscadet. A priori, rester sur un seul produit pourrait laisser penser qu’on évacue tout le foisonnement de la viticulture française, mais en réalité c’est l’occasion d’utiliser une ligne directrice transposable à l’ensemble de la pratique, capable par le biais du sujet de la levure et de l’expertise d’un producteur avec la connaissance de son domaine, de nous fournir toutes les clefs pour comprendre ce qui intéresse une profession en plein bouleversement.
 


Au travers de comparaisons successives à l’aveugle, c’est tout le processus de création du vin qui est abordé. S’il n’y aucune raison de divulgâcher l’expérience  pour les plus curieux.ses, il est cependant intéressant de faire ressortir les éléments structurants de la présentation. Le monde du vin, comme le reste de l’agriculture, a subi une transformation révolutionnaire pendant les Trente Glorieuses en passant d’un mode de production traditionnel au productivisme moderne. Cette évolution a entrainé deux adaptations presque opposées dans leurs résultats : celle d’une logique de quantité supplantant celle de la qualité et l’avènement de la science dans l’exercice de vinification.

Pourquoi opposées ? Comme pour l’alimentation en général, le souci de la quantité et de vendre le plus possible a encouragé les vignerons à retravailler leur produit afin qu’ils soient le plus appétant possible pour le consommateur moyen. Cela s’est traduit par la démocratisation de l’usage de levures « aromatiques », exogènes au domaine de culture. On pourrait les comparer à des exhausteurs de goûts et aux additifs dans l’alimentation classique. En ce faisant, c’est toute une attache au territoire qui s’est effacée petit à petit. Nicolas Suteau ayant repris l’exploitation parentale en 2007, a entrepris depuis plusieurs années une démarche pour en revenir à des vins complètement locaux, dits « naturels », par l’utilisation de levures indigènes. Au travers de la dégustation, on a pu comprendre comment ce soucis de spécificité (en plus d’une maitrise de son parcellaire, ses terroirs avec leurs conditions microclimatiques et microgéographiques propres) engendre des produits d’une complexité gustative flagrante comparé aux vins « artificialisés ».

La seconde adaptation, intrinsèquement bénéfique, concerne pour sa part l’utilisation de la biologie et de la chimie dans le processus créatif. En permettant une analyse inédite du produit en cours de développement, elles ont permis de faire de la vinification un art aussi technique que précis en fournissant au passage une connaissance plus fine de tous les acteurs visibles et invisibles la constituant.

Mais parmi ceux-ci ce sont les levures qui sont responsables de la magie opérée : au-delà des cépages et de leurs terroirs d’accueil, c’est bien elles qui font le gros du boulot ! L’atelier aura été un moyen aussi pédagogique que ludique de le comprendre, tout en faisant plaisir à nos papilles.