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Musique Publié le 18/03/2016

Des beats et des bits

C’est bien connu, dans la musique, tout le monde couche avec tout le monde. Ces derniers temps, comme l’illustre la soirée de Hip Opsession du 13 février, le hip-hop et l’electro s’en donnent à coeur joie, à grands coups de trap, de footwork ou de future garage. Ce n’est pas la première fois que les deux genres se lutinent, ça frise même parfois la consanguinité. Mémoires d’un vieux con.
/ Rubin Steiner

 

Il faudrait commencer par des définitions simples, du hip-hop d’une part et de l’electro d’autre part. Manque de bol, on ne trie pas si aisément plus de quarante ans d’histoire et de mythologies. Sortons donc la machette du raccourci et la débroussailleuse de la subjectivité. Le hip-hop et l’electro n’étaient, au départ, qu’une frange d’une histoire plus globale, celle de la musique de danse futuriste. Faut-il rappeler la trinité originelle "danse, graff, DJ+MC" qui définissait cette culture naissante sur les trottoirs du South Bronx dans les années 70 ? Quelques DJs, aujourd’hui légendaires (comme Afrika Bambaataa), inventaient alors à la fois le breakbeat, le scratch, le passe-passe et comprirent vite que la boîte à rythmes du Numbers de Kraftwerk (1981) était aussi groovy que le nouvel avatar du funk à cette époque-là, à savoir la disco. C’est également ce que se sont dit Juan Atkins, Derrick May et Kevin Saunderson (les pères fondateurs de la techno) en écoutant les émissions de The Electrifying Mojo à Détroit (fin 70, début 80), qui jouait les disques de Kraftwerk entre deux bombes soul ou funk. Kraftwerk a donc inventé le hip-hop et l’electro. Belle mythologie.

Sans entrer dans les détails, on soulignera que les débuts du hip-hop et de l’electro (pas encore appelée techno) ont eu lieu au même moment et que les deux genres étaient branchés sur les deux mêmes axes : la danse et l’utilisation des formes musicales les plus nouvelles (on parle ici de style comme de technique et de matériel). Ils devinrent de véritables formes neuves, puis furent à leur tour digérés par une multitude de sous-genres. L’electro originelle (ou electro-boogie) – celle de Warp 9, de Nairobi ou de Jonzun Crew, entre autres – n’était ni plus ni moins qu’un pattern de boîtes à rythmes TR 808 ou 909, avec quelques synthés funky et un ou plusieurs MC qui, entre quelques scratches bien sentis, ambiançaient ou "beatboxaient" plus qu’ils ne refaisaient le monde. Le moment où le hip-hop est devenu à la mode au milieu des années 80 (comme le yoyo ou le skate), fut également celui où les boîtes à rythmes, les scratches et les synthés de l’electro s’invitèrent dans la variété alors que l’electro-boogie commençait à battre de l’aile (j’ai même envie de dater sa mort officielle au moment de la sortie de Rock The Mic de Spyder-D feat. DJ Doc, en 86).

Les années 80 ne sont finalement pas si différentes des années 2000, car quand le phrasé rap s’entendait dans la moitié des hits du Top 50, l’utilisation généralisée des TB303, TR 707, 808 et 909 faisait gonfler le taux de chômage des batteurs et des bassistes de studio. En 1988 et 1989, le Nuit de folie de Début de Soirée et le Pump up the Jam de Technotronic utilisaient exactement les mêmes boîtes à rythmes, synthés et phrasés, alors que la techno et la house s’imposaient en souterrain et que le "vrai" hip-hop s’était déjà réinventé en samplant des breaks de soul ou de funk (au détriment des synthés et boîtes à rythmes) et commençait à parler d’autre chose que de l’explication systématique du hip-hop, voire de sa justification (De La Soul, EPMD, Public Enemy, NWA, le G-Funk, puis le Wu Tang, etc.).

Rien de plus normal donc que le hip-hop se mette à rouler de grosses galoches au dubstep. Depuis les compiles Headz et l’invention du abstract hip-hop – voire celle du trip-hop – au milieu des années 90, les mélanges furent légion et la valse des étiquettes est devenue le nouveau jeu de jeunes producteurs qui s’inventaient leur propre histoire. De la recomposition des trouvailles des pionniers du hip-hop et de la techno, naîtront presque autant de sous-genres que de musiciens : jungle, drum & bass, 2-step, electronica, clic’n’cuts, hip-hop-folk-indus-jazz-noise, funktronica, Miami bass, etc., avec des moments-clés (The Roots, Metalheadz, Daft Punk, Prefuse 73, Anticon, Burial, le kuduro, le dubstep, Ed Banger).

Pour la génération des vingtenaires de 2015, trap, footwork, juke, skweee, future garage ou moombathon désignent des choses très précises. Les générations précédentes, elles, oscillent entre le fameux "Rien de nouveau sous le soleil" et le mal de chien qu’il faut se donner pour savourer les nuances, finissant aussi fatiguées qu’une mouche qui aurait passé la journée à suivre un cheval à bascule.

 

Concerts – 12, 13 et 14 février Blackalicious / Joke / Alonzo / Chill BumpMurkage / UZ...