Du numérique dans l'art

Conference Dominique Moulon - auteur du visuel : Bellavieza

 

 

 

Le numérique est une tendance de l’art, tout comme la vidéo l’a été avant d’être plus largement admise tel un médium. Et les pratiques numériques dans l’art contemporain sont aujourd’hui multiples. Certaines réactivent des démarches historiques tandis que d’autres mettent en lumière de nouveaux usages en se nourrissant de problématiques sociales ou sociétales. Sans omettre celles qui envisagent déjà l’après ou post digital.

 

 

Par : Dominique Moulon, mediaartdesign.net

 

 Filet

 

 

 

 

 

L’histoire continue

 

 

La peinture de monochrome compte parmi les tendances les plus radicales du vingtième siècle. Et elle raisonne jusque dans les films à clignotement de Paul Sharits (Shutter Interface, 1975), les installations vidéo génératives de Matthew Biederman (R+G+B, 2009) et les œuvres en ligne de Rafaël Rozendaal (hexattack.com, 2013). Il y a d’ailleurs une filiation évidente entre les expérimentations de ces trois artistes qui correspondent tout particulièrement à ce que Gene Youngblood qualifia en 1970 d’Expanded Cinema. Car il s’agit, avec des médias différents, de l’installation de monochromes dans la durée. Les pellicules de Paul Sharits ne présentent que des aplats de couleurs à un rythme de vingt-quatre images par seconde, alors que les moniteurs vidéo de Matthew Biederman affichent les teintes RVB qui correspondent aux valeurs de rouge, de vert et de bleu mélangées. Quant à l’adresse de la création en ligne hexattack.com de Rafaël Rozendaal, elle nous dit la part de code inhérente aux couleurs hexadécimales qui, dans la durée, nous “attaquent”. Le numérique, tout comme le photographique, le cinématographique ou le vidéographique, permet donc de réactiver les pratiques d’une histoire de l’art dans laquelle il s’inscrit progressivement.

 

Rafaël Rozendaal, “Hex Attack”, 2013, Courtesy Steve Turner

Rafaël Rozendaal, “Hex Attack”, 2013, Courtesy Steve Turner

 

 

L’état du monde

 

 

Toutes les œuvres du passé, ou presque, sont documentées sur l’Internet alors que les processus de création de celles dont l’émergence est imminente, qu’elles soient totalement numériques ou qu’elles ne le soient guère, intègreront probablement l’usage de moteurs de recherche. L’artiste Albertine Meunier, qui s’inscrit dans la continuité quant aux approches historiques des ingénieurs, a conçu et réalisé une étrange machine. Intitulée Au-delà de 1m/s et datant de 2012, elle n’existe que par sa connexion au monde qu’elle scrute dans sa globalité. Toute les trente secondes, elle sollicite l’internet avec la même expression : “Je pense”. Et l’engrenage de la machine, chaque fois que l’expression apparaît, de libérer une bille d’acier dont le son, au moment de sa chute, nous rassure. Quelqu’un, autour de la planète, en cet instant même, pense mais peu importe à quoi. L’idée que l’on continue de penser quelque part dans le monde suffit à nous rassurer ici.

 

Albertine Meunier, “ Au delà de 1m/s”, 2012

Albertine Meunier, “ Au delà de 1m/s”, 2012

 

 

L'identité

 

 

Bien des pays, en Occident comme en Orient, avec ou sans heurts, se sont recomposés récemment.

 

Bien des pays, en Occident comme en Orient, avec ou sans heurts, se sont recomposés récemment. Aussi il est naturel que des artistes comme Grégory Chatonsky problématisent la question de l’identité. Notamment au travers de ce qui nous singularise tous, l’empreinte, comme il le fait en 2007 avec I just don't know what to do with myself ou en 2008 avec Hisland. En 2007, c’est l’empreinte digitale du spectateur qui est scannée avec un appareil semblable à ceux qui nous acceptent ou nous refoulent aux frontières. Mais les segments, dès lors qu’ils sont dans la machine, s’éloignent progressivement les uns des autres, dessinant, désignant ainsi d’autres individus, plus proche de soi qu’il n’y paraît. L’autre empreinte, en 2008, c’est celle de l’artiste. Encore magnifiée par la taille de l’image, elle a été extrudée pour offrir un paysage sans fin. D’une blancheur extrême, “son territoire”, “l’île” évoque les grandes étendues de glaces des pôles. Sa complexité relative revoyant à celle de nos personnalités dont on accepterait trop facilement l’incompatibilité avec celles d’autrui.

 

Grégory Chatonsky, “Hisland”, 2008, Courtesy Xpo

Grégory Chatonsky, “Hisland”, 2008, Courtesy Xp

 

 

 

L'autre

 

 

L’autre, avec l’usage du numérique dans l’art, n’est pas en reste. L’autre, c’est celui qui est derrière le miroir dans Contretemps (2004) de Samuel Bianchini. Cet autre qui compte le temps en alignant de petites barres verticales évoquant l’art numérique des origines : l’ASCII ART. Effleurer l’écran revient à lui donner rendez-vous là précisément où est le doigt, digitus en latin. Les deux êtres, fusionnent alors au travers de la machine. Jusqu’à ce que les deux protagonistes disparaissent au sein de la trame des barres verticales ayant envahi l’écran qui les séparait. Quand le temps de la rencontre est passé. Cette œuvre illustrant parfaitement une possible jonction entre La relation comme forme de Jean-Louis Boissier et L’esthétique relationnelle de Nicolas Bourriaud. A l’ère de la nécessaire dissolution du médium digital dans l’art contemporain.

 

Samuel Bianchini, “Contretemps”, 2004-2010, Courtesy Ilan Engel

Samuel Bianchini, “Contretemps”, 2004-2010, Courtesy Ilan Engel

 

 

L'après

 

 

Enfin, il y a l’après des œuvres ou pratiques qui sont conséquentes à l’émergence d’une computation sans limite. Des œuvres qui ne sont pas nécessairement numériques à l’instant même de leur exposition, bien qu’elles aient été produites en usant des technologies ou sciences que l’on regroupe aujourd’hui sous le signe NBIC, pour Nanotechnologies, Biotechnologies, Informatique et sciences Cognitives. D’Eduardo Kac générant des gènes de synthèse, dès la fin des années 90, jusqu’à Frederik de Wilde s’appropriant plus récemment « le noir le plus noir du monde » que des chercheurs lui préparent en assemblant des nanotubes de carbone en laboratoire. Et l’artiste belge de faire littéralement disparaître une zone circulaire de son œuvre aux allures de valise, la NASABlck-Crcl #1, lorsqu’il y applique cette même texture ayant la propriété d’absorber la quasi totalité des rayons de lumière visibles. Un fragment d’objet qui, réduit à l’état de silhouette, semble avoir perdu toute forme de physiqualité. Se faisant, Frederik de Wilde renouvelle radicalement notre approche de la sculpture. Et que dire des neurosciences, qui déjà interrogent les artistes n’ayant de cesse d’expérimenter les technologies de leur temps pour que l’histoire continue.

 

Frederik de Wilde, “ NASABlck-Crcl #1”, 2013

Frederik de Wilde, “ NASABlck-Crcl #1”, 2013

 

 

 

///////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////

 

Webographie 

 

ASCII ART 

 

Samuel Bianchini 

 

Matthew Biederman 

 

Grégory Chatonsky 

 

Expanded Cinema 

 

Albertine Meunier 

 

NBIC 

 

Rafaël Rozendaal 

 

Paul Sharits 

 

Frederik de Wilde 

 

///////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////

VIDEO DE LA SEMAINE // Best of Scopitone 2014              + d'infos                                                                             > toutes les vidéos

 

logo stereolux