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Algo Ritmo, ou le Théâtre-Cinéma de Michel Jaffrennou

Algo et Ritmo
Ce qui fait l’originalité profonde d’Algo Ritmo1, et même sa radicale nouveauté, c’est son dispositif. Au centre, de la scène, un écran blanc, composé de neuf carrés égaux. Mais, autour de cet écran réel, un écran virtuel de 6 mètres, invisible et noir comme la scène du théâtre, et qui nécessite la présence d’acteurs pour attraper à la volée, au moyen de carrés blancs en carton, les images qui cherchent à se projeter là où elles trouveront une surface de projection susceptible de les accueillir (ces surfaces de projection, elles les trouveront grâce à une caméra infrarouge qui identifie la présence des acteurs qui évoluent dans l’espace de l’écran virtuel et les traque sur la scène ).

 

Au fond, le cinéma est là, sous la forme d’un écran central, mais c’est le théâtre qui le sauve par le biais de ces acteurs qui s’affairent à rattraper les images, autrement perdues, qui constituent le hors-champ de cet écran central. Les deux comédiens (Stéphane Giletta (Algo), Richard Sandra (Ritmo)) se font ici montreurs d’images et tout leur talent consiste à ajuster ces images selon d’improbables et magiques raccords, à donner l’illusion d’une continuité entre l’écran blanc du cinéma et l’écran noir du virtuel, et ordonner ainsi en un ensemble cohérent, les séquences narratives qui se succèdent comme autant de numéros de magie, ou de cirque.
Le théâtre est donc bien là, mais c’est un théâtre d’ombres, un théâtre d’illusion qui renvoie au cirque, à la fête foraine, un théâtre déjà appareillé par le cinéma - en somme un théâtre-cinéma ou un cinéma-théâtre, sur la scène duquel reviennent, comme autant de fantômes, les vieux dispositifs oubliés du cinéma des origines (comme par exemple, ces cartons sur lesquels étaient inscrits, aux temps du muet, des textes qui commentaient, ou répétaient les paroles des comédiens, que l’on ne comprenait donc pas, mais que l’on devinait sur leurs lèvres – et qu’évoquent discrètement ici les cartons portés par les comédiens).

Ces vieux dispositifs, Algo Ritmo les « rappelle » (comme on rappelle les acteurs à la fin d’une pièce de théâtre), et on peut donc tirer un premier enseignement de ce spectacle : c’est que les technologies numériques sont aussi des technologies de réappropriation et de mémoire des anciens dispositifs (Méliès, avec Jaffrennou, est à nouveau parmi nous, comme on ne l’avait peut-être encore jamais vu)2.
Ensuite, qu’entre tous ces dispositifs et appareils, il y a moins opposition (la vieille opposition du spectacle vivant et de la « reproduction technique » des images), que promesse de reliaisons, presque de réconciliations, inattendues et infinies (comme d’ailleurs aussi entre les arts savants et les arts populaires).

Cela implique un troisième constat : c’est que si les arts numériques peinent à trouver leur économie propre, partagés qu’ils sont entre économie industrielle et art contemporain, ce cinéma-théâtre constitue un possible modèle alternatif (entre troupe de théâtre et production cinématographique à échelle humaine) ; il associe des compétences très diverses dans une création collective : l’extraordinaire travail de sculpture sonore de Cécile Babiole, et du réalisateur des images Julien Bozzato, celui de Xavier Descarpentries, pour la conception des progiciels et le tracking, le talent d’Edourad Lecomte qui, à partir de son Ipad faisant office de clavier, ordonne et coordonne le déroulement des séquences et l’ordre de leur succession, la prodigieuse inventivité technique de Marc Marchand, et de son équipe (Et Alors production), et Catherine Zbinden pour la production.

Cette nouvelle économie, est finalement lisible dans l’esthétique même de ce spectacle, qui n’a de cesse de lever l’opposition des arts populaires et des arts majuscules : codes barres/accordéons, contes pour enfants et art contemporain, personnages tirés de la mytho-poïésis personnelle de Jaffrennou, comme Jim Tracking, tout y passe, en un défilé de personnages, objets, et animaux surgis du fond des âges, mais qui se projettent, tels des particules élémentaires dans un accélérateur, sur le présent vivant de cette étrange et unique scène. 

Norbert Hillaire




1 Spectacle de Michel Jaffrennou, présenté le 16juin 2012, au Centre des Arts d’Enghien, dans le cadre du festival des Bains numériques.

2 Et il faut, de ce point de vue, saluer la profonde originalité du travail de Dominique Roland, au Centre des arts d’Enghien, dont le travail prospectif qu’il conduit, dans le champ des arts numériques, est indissolublement un travail rétrospectif portant sur les arts et les techniques du passé.


Article paru dans le numéro de septembre de Art Press

Spectacle à découvrir le 16 oct. à Stereolux 

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